Ma folie ordinaire – Emilie Durand

En résumé :
Écrit à la première personne du singulier, ce récit est celui d’une jeune fille qui, entre anorexie et tentatives de suicide, va très tôt connaître l’hospitalisation. Dans des cliniques réservées aux enfants et adolescents d’abord, puis à Sainte-Anne, une fois parvenue à la majorité. Un témoignage violent et sans concession sur le milieu de la psychiatrie qui dit aussi la douloureuse expérience de l’exil intérieur.

Ma folie ordinaire, de Emilie Durand
Les empêcheurs de penser en rond (2006) – 167 pages.
Genre : Témoignage
Thèmes : Psychiatrie, patients, souffrance, anorexie.

Impressions :
Mais qui se cache derrière le pseudo d’Emilie Durand ? Je me suis demandé si ce n’était pas un livre écrit par un médecin à un moment. Maintenant, je sais que non. Emilie est réelle. Mais je me suis posé des questions car je ne trouve strictement rien sur l’auteure. Mes doutes n’avaient pas lieu d’être car cette histoire sonne extrêmement juste mais le fait de ne pas trouver d’infos sur Emilie Durand me frustre énormément. Quelques petites choses m’ont semblé un tant soit peu exagérées tout de même mais elle sont infimes car tout, dans ce livre, est malheureusement très vrai.
C’est très dur, on sent que l’auteure n’a pas fait le deuil de toute cette inhumanité -et on la comprend- et de toute cette souffrance qu’elle a endurées. Elle n’est pas tendre avec l’institution psychiatrique -et elle a raison- et nous relate avec un regard parfaitement lucide son parcours de jeune fille à jeune femme, de l’anorexie aux tentatives de suicide, de son mal-être en passant par le regard que lui portent gens « normaux », d’une hospitalisation à une autre…
C’est un témoignage bouleversant qu’il est important de lire pour faire tomber les préjugés au sujet de la « folie »… Pour que  les personnes « normales et bien sous tout rapports » que nous sommes cessent d’être cons et effrayés par les sujets tabous.
Les extraits qui suivent son chaudement recommandés.
Avertissement : On en ressort sonné, un peu groggy, âmes sensibles s’abstenir, c’est un récit terriblement dur.

Extraits :

« Chacun à des choses à raconter. Dans mon cas, j’ai décidé que ce serait la souffrance. Pas seulement la mienne mais aussi celle des autres. Avec ce livre, j’ai voulu humaniser l’hôpital psychiatrique en témoignant de manière claire et précise. Il n’est pas évident d’étaler ainsi sa vie mais je l’ai fait car elle est mélangée à d’autres vies qui justement la rendent intéressante. J’ai décidé de donner voix à ceux que l’on ignore volontairement, par peur ou par méconnaissance. J’ai voulu que tous ces gens rencontrés s’expriment à travers mon témoignage. J’ai voulu être leur porte-parole avec une simple feuille et un stylo. C’est dans ce sens que je souhaite que ce livre soit compris. J’espère qu’il pourra aider ceux qui, comme moi, vivent un peu à la limite des autres, un peu en marge car classés difficiles ou instables et sont méprisés. J’aimerais que ce livre aide aussi les familles dont les enfants sont en «difficultés».
J’admire ces parents qui assument, jour après jour, les errances de leur enfant. Je dis «enfant» car pour des parents, des enfants restent toujours des enfants, même à soixante-dix ans ! Les parents dans ce cas sont nombreux même s’ils n’osent pas se montrer. Je voudrais mettre le doigt sur un des grands problèmes de notre société: le fait de devoir étouffer, cacher, éliminer le fils, la fille, l’oncle, le frère, la soeur «à problèmes». C’est tellement honteux d’avoir un membre de la famille qui souffre d’un trouble mental au point d’être hospitalisé ! Alors on le nie. Ce qui constitue une bonne façon de le détruire un peu plus. Ils ont déjà du mal à exister, à trouver une place dans la société; en plus, on les aide à disparaître, à s’annihiler.
Je veux que le comportement des gens change, qu’ils arrêtent de fuir quand ils apprennent que je sors d’un hôpital psychiatrique. »

 » A première vue, on ne voit rien. Un regard un peu perdu, peut-être, mais sinon tout semble normal. C’est là le piège. Au fond d’eux, il y a un trou. Pas un de ces petits trous dans la terre, après une goutte de pluie un peu forte. Non, un trou sans fond. Un trou où lorsque l’on fait tomber un caillou, l’echo ne se fait jamais entendre. C’est ça la souffrance ! Celle que j’ai rencontrée tout au long de ma courte vie. Celle que j’ai aussi détectée chez des gens que j’ai croisés. Les cris d’angoisse la nuit, les hurlements de désespoir, l’absence de point d’attache. Aujourd’hui j’écris pour eux, pour ceux que l’on refuse dans cette société à cause même de leur souffrance, ceux qui font peur, ceux que l’on traite de « fou » ou, de manière plus sophistiquée, d' »aliéné », ceux qui hurlent dans les rues ou qui se recroquevillent sur un trottoir pour ne plus jamais parler. On les rejette parce qu’on ne les comprend pas et qu’ils effraient. Ils sont en dehors de notre monde parfait et de nos convenances. C’est pourtant eux qui ont peur, bien plus que celui qui le ou la regarde. »

« Tous les hôpitaux que j’ai pu fréquenter sont faits de la même façon : un couloir central blanc avec des chambres blanches de chaque côté et, tout au bout, une salle blanche de « détente » qui sert à tout : salle à manger, salle de jeux, salle d’engueulades, de télé, de règlements de comptes… Même de câlins car, pour des enfants d’une dizaine d’années, c’est important et ce ne sont certainement pas les infirmiers qui en font. Un peu de réconfort, peut-être, mais un vrai câlin où l’on vous prend dans les bras, ça non. Alors entre hospitalisés, on se serre les uns contre les autres, comme feraient des pingouins sur la banquise par -40 °C. »

« La cigarette est quelque chose d’éminemment important dans un hôpital psychiatrique. Demander la permission d’en acheter, les tripoter, les compter, les ranger, les sortir, vérifier qu’on ne vous en a pas volé une, les sentir, les allumer, les éteindre, compter son argent pour savoir si on peut en acheter un paquet, en emprunter au voisin en jurant ses grands dieux qu’on la lui rendra… La cigarette, à l’hôpital, c’est un truc qui occupe. »

« Saint-Anne est l’antre de la souffrance, son coeur même. Comme si nous, les patients, lorsque nous sommes tous réunis, nous ne formions plus qu’une seule unité, qu’un seul élément, qu’un seul être réuni par la Souffrance. Je l’imagine, femme fatale, pulpeuse et perverse, aux yeux verts et à la longue chevelure noire, dans une robe de fourreau rouge. Elle nous regarde et se moque de nous, pauvres esclaves. Elle rit et son rire est diabolique, sans issue. Lorsque nous sortons de Sainte-Anne, nous nous essaimons, petits êtres difformes, distordus par notre maîtresse mère, mais un lien invisible nous relie tous. Nous nous reconnaissons. Je connais la marque du fer rouge qui nous a brûlé, nous condamnant ainsi à jamais. Je connais cet air absent, cette quête d’amour et de reconnaissance. Je sais qui a été enfanté par la Souffrance. J’en fais partie. Je suis une de ses filles. »

« Certains étudiants me connaissaient. Ils m’ont souvent demandé ce que j’étais devenue pendant tout ce temps. Je leur répondais sans hésiter : « J’étais en hôpital psychiatrique. » Une telle réponse était évidemment destructrice pour moi. Les gens prenaient peur. Une seule fois, une fille m’a félicitée d’assumer ce que j’appellerais gentiment ma « maladie ». De nombreuses personnes ne m’adressaient plus la parole. Je sentais que l’on me regardait bizarrement. Pourtant, c’étaient des étudiant de plus de 20 ans qui, normalement, avaient une certaine expérience de la vie. Je n’ai pas vraiment trouver de compréhension, mais je crois que je n’en cherchais pas non plus. J’étais solitaire et difficile d’accès. »

« Certaines de mes voisines de chambre ont cherché à me recontacter. Je n’ai pas répondu. Elles ne doivent certainement pas comprendre mon silence mais c’est un moyen de protection. Même si c’est égoïste, les quelques expériences que j’ai pu avoir m’ont confortée dans ce choix. Il n’est pas bon de se remémorer ensemble les moments vécus à l’hôpital. L’hôpital doit rester une parenthèse. Il s’agit le plus souvent de souvenirs douloureux. En outre, les personnes avec lesquelles j’ai eu le plus d’affinités sont souvent des personnes très sensibles mais instables. Il m’est impossible de rester indifférente à ce qui leur arrive : nouvelles hospitalisations, TS, etc. Nous nous influençons mutuellement. J’ai une théorie qui veut que les personnes hypersensibles soient perméables aux émotions et aux sentiments des autres. Il est difficile d’expliquer  précisément ce qui se passe. J’ai l’impression de fluides qui circulent à travers des expressions, des regards, des silences, des mots, des attitudes… Nous détectons beaucoup mieux que d’autres le langage corporel. C’est un avantage mais c’est très déstabilisant. Rien ne sert de se voir pour que nous captions notre mal-être et que cela nous rende encore plus malheureux. »

« Deux ans plus tard, je suis partie pour six mois faire mon stage de fin d’études en Guyane avec une amie qui ne connaissait rien de mon passé psychiatrique. Le stage se passait mal ; je manquais de motivation. Après une discussion un peu houleuse, elle s’est exclamée : « Mais tu détruis tout le temps notre travail ! » C’était vrai. J’en avais parfaitement conscience. Elle me renvoyait directement à ce que je faisais depuis déjà dix longues années. Que je me détruise, je le concevais parfaitement, mais que je détruise les autres, ça, je ne pouvais le tolérer. Elle a très bien senti qu’elle m’avait profondément blessée mais il n’y a que la vérité qui blesse. La situation était typique : je m’étais battue pour trouver ce stage, j’avais presque obtenu mon diplôme ; alors que tout était parfait, je détruisais. »

« Plus récemment, un ami que j’aimais particulièrement m’a dit : « Tu sais, elle a été dépressive jusqu’à être hospitalisée ! » avec un sous-entendu explicite de ‘Tu te rends compte ? Elle était vraiment grave celle-là ». Je me suis tue. En ne réagissant pas, j’ai supprimé des « fous » une deuxième fois. J’ai honte. Il ne saura jamais que j’y suis aussi passée. Je ne serais même plus aimable pour lui. Mais le nier, c’est nier une partie de moi-même. Cet homme a vingt ans de plus que moi, vingt ans de plus d’expérience de la vie et d’apprentissage de la tolérance. Il n’a rien compris. »

« C’est une expérience qui reste incrustée à vie, un peu comme un numéro tatoué sur la peau. Moi, j’ai mes numéros, des cicatrices liées à ma rage de démolition.
Cela reste toujours latent et j’attends le moment où le secret va se découvrir, où je pourrai dire « oui, j’ai bien été en hôpital PSYCHIATRIQUE » et observer le regard des autres, des innocents, des gens qui ne savent pas, de tous ceux qui ne connaissent pas la souffrance. Je l’ai rencontrée chez chaque patient, dans ses tics, dans chaque demande de cigarette. Mais le temps fait son effet et les souvenirs tendent à disparaitre. Être passés par l’hôpital psychiatrique ne fait pas de nous des gens différents. »

« J’ai toujours peur que quelqu’un lise sur mon front : ex-anorexique, dépressive chronique, suicidaire, auto-mutilatrice… Toute la litanie de mon passé psychiatrique. Je suis sûre de ne pas être la seule à ressentir cette peur. Bien que mon psychiatre me certifie que mon front est aussi pur que celui d’un nouveau-né, je ne peux m’empêcher d’y penser. J’ai peur que mon comportement ne me trahisse, qu’une réflexion, un mot, un geste ne dévoile ce secret. J’ai peur que l’on me juge mal, que l’on me méprise, que l’on me prenne en pitié. Tout cela pour une chose dont je ne suis pas responsable. Paradoxalement, parfois j’aimerais bbalancer toute cette souffrance à la figure des gens qui me font mal, pour les enfoncer, pour me venger ou pour qu’ils s’apitoient… »

Lecture qui s’inscrit dans le cadre du Challenge de fous.


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10 réponses à Ma folie ordinaire – Emilie Durand

  1. clara dit :

    Ce livre est pour moi !!!!!je surligne!!!!

  2. MyaRosa dit :

    Il a l’air très dur mais ton avis ainsi que les extraits que tu as choisi me donne envie de le lire.

    • Melo dit :

      Oui il est très dur, il faut s’accrocher parce que c’est parfois très poignant. Mieux vaut ne pas le lire en période de fragilité. Néanmoins à mon sens, c’est un livre qu’il faut lire…

  3. Melo dit :

    Et je suis contente que les extraits te donnent envie. =)

  4. Véro dit :

    Un peu trop dur pour moi, j’ai besoin de lectures plus légères pendant ces vacances.

  5. Manu dit :

    Oh oui, j’imagine combien c’est dur ce que cette jeune femme a vécu. La soeur d’une amie est passée par là.

  6. nodreytiti dit :

    Même si je suis trop sensible, je pense que je vais lire ce livre car les extraits donnent envie de le lire malgré tout.

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