Enola Game – Christel Diehl

Présentation de l’éditeur :
Une jeune femme et sa petite fille vivent enfermées dans leur maison. A l’origine de cette claustration, il y a Enola Game, une catastrophe dont on ne connaît pas la nature exacte : accident nucléaire ? Conflit mondial ? Guerre civile ? Au fil des semaines, malgré sa peur et son chagrin, la mère puise dans sa mémoire et ses lectures mille raisons de célébrer la vie. Les mots de Mallarmé qu’elle recopie dans son journal intime trouvent une résonance particulière dans le vide de son huis-clos :
«Ma faim qui d’aucun fruit ici ne se régale, trouve en leur docte manque une saveur égale.»
Cependant, tandis que la mère louvoie entre sa douleur, ses souvenirs magnifiés et sa volonté farouche de donner un sens à la vie de son enfant, les quelques nouvelles du monde qui lui parviennent encore sont chaque jour un peu plus alarmantes.
In fine, la question de ce roman pourrait être : que reste-t-il quand il ne reste rien ?

Enola Game, de Christel Diehl
Editions Dialogues, février 2012
118 pages

La vache ! Scotchée je suis en refermant ce livre. Il est tout petit mais qu’est-ce qu’il est intense !
On devine aisément dès les toutes premières pages ce qui retient chez elles une mère et sa fille de quatre ans même si ce n’est jamais dit de façon précise : une bombe nucléaire a éclaté. Elles n’ont reçu qu’une information, celle de rester cloîtrées chez elles, avant de ne plus recevoir du tout de nouvelles de l’extérieur. Elles disposent d’assez de nourriture et d’eau pour vivre quelques mois, en espérant que la situation s’améliore. Le temps commence donc à égrener ses interminables secondes. Il faut constituer un semblant de normalité pour l’enfant, la mère plonge souvent dans ses souvenirs en s’accrochant à des bonheurs passés qui la maintiennent à flot.

Outre la justesse des mots, il se dégage une véritable tendresse de ce court roman et même si la mort plane, c’est la vie qu’il célèbre. Que reste-il quand l’espoir est si ténu ? Certains passages me restent vivement en tête, notamment celui sur la cueillette de myrtilles un jour d’été ou celui sur la pâte d’amande achetée dans une épicerie fine. La vie de famille, ses délices, le quotidien perdent leurs caractères insignifiant et éternel.

On réfléchit aussi à tout ce « confort » matériel dont on dispose de nos jours, toute cette avalanche de choses et de bidules qui nous accaparent et nous empêchent de nous recentrer parfois sur l’essentiel.

« Elle a de quoi rire jaune des dizaines de fois par jour. Quand par exemple elle se souvient des dizaines de Gigas de musique qu’elle a entreposés sur un disque dur. Comme tant d’autres, elle avait retrouvé il y a quelques années, sur des sites de téléchargements illicites, les rocks et la pop de son adolescence, sa période Blue Note et même ses grands classiques. Elle n’avait pas pu s’empêcher de tout collectionner, comme un enfant happerait des friandises dans une confiserie aux portes laissées grandes ouvertes.
Confrontée au choix étourdissant que lui offrait cette discothèque quasi-infinie, elle écoutait presque moins de musique que jadis, lorsqu’elle s’offrait de temps à autre un disque convoité, se hâtait de rentrer à la maison, déchirait son emballage plastique avec fébrilité et se calait dans un fauteuil pour jouir ad libitum de la mélodie. »

Et puis c’est un roman qui alerte pour sa plausibilité, on pense aux horreurs historiques passées et à la survie dont il faudrait faire preuve si quelque chose du genre nous tombait dessus.

« Elle ne se fait pas d’illusions. Elle sait que chaque époque est capable de générer sa propre barbarie. Il suffit d’un déclic et les pires instincts s’éveillent. »

La fin est à l’image du reste : poignante.
Mon livre est blindé de post-it, je crois que ça en dit long. Une écriture intelligente et sensible, un très beau roman, qui va me hanter au moins quelques temps.

Extraits choisis :

«  Avant Enola Game, elle se sentait submergée par le flux d’informations qui l’assaillait chaque jour. Internet était devenu pour elle un fleuve charriant devant ses yeux d’orpailleurs des milliers de pépites qu’elle ne pouvait toutes saisir. Un sentiment de panique l’étreignait parfois quand elle prenait la mesure de toutes les connaissances qui ne seraient pas siennes. De tous les messages qu’elle ne lirait pas. De toutes les expériences qu’elle ne tenterait pas. De tous les départs qui seraient pris sans elle. Les psychiatres appelaient cela « syndrome de débordement cognitif ».
Plus rien ne déborde à présent. La source est tarie. »

« Le chat s’est faufilé par la porte entrouverte et vient se frotter à ses jambes. Elle refuse d’être raisonnable et de le laisser là. Elle le prend à nouveau dans ses bras et regagne sa maison.
Elle verse du lait en poudre dans un bol d’eau et le pose sous le museau de l’animal. La petite langue rose lape avidement le liquide.
Elle se sent bêtement émue. »

« Elle se jure que si elle triomphe de cette épreuve, elle jettera son énergie dans l’effacement de ce mot haineux, calamiteux : eux. Qu’elle s’en ira chanter les louanges du nous qui ne divise pas, qui n’exclut pas. Du nous qui réunit. Un pronom qui se suffirait enfin à lui-même comme sujet des relations humaines. »

« Le lendemain matin, la petite dessine soigneusement un grand rectangle qu’elle emplit de couleurs. Elle tend la feuille de papier  à sa mère et lui dit : c’est une porte-bonheur. Elle est pour toi. »

« Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « il est l’heure de s’enivrer ! ».  »
Charles Baudelaire

 

Christel Diehl a vécu à New York, vendu des lessives, dirigé le service marketing d’une fromagerie, puis a choisi d’enseigner l’anglais. Elle révère pêle-mêle Albert Camus, Joël Vernet, Philippe Forest, Ian Mc Ewan, Jay McInerney, Nikos Kazantzaki et Nâzim Hikmet.
Empathie, ferveur et épiphanie sont ses mots préférés. Elle est professeur à l’Université de Nancy. Enola Game est son premier roman.

Les avis de Clara, Cajou, DidiArgaliManu, Céline, Valérie et Noukette qui le fait voyager.

 

 

Interview de l’auteur :

 

 

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31 réponses à Enola Game – Christel Diehl

  1. Céline☼ dit :

    Je l’ai lu il y a peu aussi et chroniqué hier !
    Et j’ai beaucoup aimé moi aussi.
    Elle a eu l’art de traiter un sujet sombre avec beaucoup de douceur.
    Dernier article de Céline☼ : « Enola Game », solitude et souvenirs…

  2. Nina dit :

    Aie aie aie… me voici à nouveau convaincue !
    + 1 dans ma wishlist 🙂
    Dernier article de Nina : Bal de givre à New York * Fabrice Colin

  3. Manu dit :

    Je vois que tu as aussi été ébranlée par ce court roman intense !
    Dernier article de Manu : « La Panne : meurtre ou accident ? » de Anne Clerson

  4. Adalana dit :

    J’ai beau lire des avis positifs, je ne suis pas tentée par Enola…
    Dernier article de Adalana : Lecture commune : Anna Karénine

  5. Valérie dit :

    C’est un grand livre et Christel Diehl est la gentillesse incarnée (et pourtant, je ne l’ai jamais rencontrée).

  6. Agathe dit :

    J’entends parler de ce livre de plus en plus j’ai l’impression… Ton avis donne envie!!!

  7. Catherine dit :

    Je l’ai vu sur plusieurs blog et je l’ai noté.
    Bonnes vacances et un bel été ensoleillé.

    • Melo dit :

      Comme toi je l’avais noté ce début d’année grâce aux blogs qui en parlaient. 🙂
      Merci, je ne pars qu’en Septembre en espérant que le soleil soit des nôtres ! Bonnes vacances à toi aussi.

  8. Lilibook dit :

    Ah mais je ne pensais pas que c’était aussi intense. Je prend note. Et au passage j’aime beaucoup la couv.

  9. Noukette dit :

    Oh oui, quel magnifique roman… Une lecture difficile à oublier qui hante longtemps…! Énorme coup de cœur comme tu le sais ! 😉

  10. La vache ! Tu es trop convaincante là ! :)))

  11. Cajou dit :

    Je me suis vraiment très fort attachée à ce petit roman si poignant, comme tu le dis si bien… Et ça me rend toujours très heureuse, pour le livre et l’auteure, de lire des billets comme le tien car je trouve qu’il le mérite vraiment <3
    Bisous

  12. Lystig dit :

    scotchée par ce livre !
    j’ai beaucoup aimé !
    Dernier article de Lystig : Un nouveau challenge ?!!!! Vivent nos régions !

  13. Stephie dit :

    J’ai adoré ce roman. Et avec Noukette, on a eu l’occasion de papoter longuement avec l’auteur. Un régal !
    Dernier article de Stephie : Delirium (livre 2) de Lauren Oliver

  14. Didi dit :

    Un bien beau livre qui a voyagé jusqu’à moi grâce à Noukette.
    Bisous merci pour le lien 🙂
    Dernier article de Didi : Oyez oyez un petit concours !

  15. Ping : Rencontre de Mélo du blog Les mots de Mélo

  16. Nodrey dit :

    Je pensais que j’avais laissé un commentaire, mais non, donc voilà chose faite! Je me le note en haut de ma liste d’achats, ton avis est superbe, tu donnes vraiment envie de découvrir ce livre.
    Dernier article de Nodrey : Des bleus au coeur, Louisa Reid

  17. SZEWCZYK Pascal dit :

    Cette Christel Diehl en a dans le ventre. Quel festin que cet « Enola Game » plein de surprises ! Que la langue française est belle lorsqu’elle transpire de féminité intellectuelle … J’entends ruisseler sa sensibilité, sa simplicité, son amour. Quelle belle maman que celle-ci !
    Ecrivez et écrivez encore madame tant vos mots méritent de se répandre !
    Merci !

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