Le Mystérieux Mr Kidder, Joyce Carol Oates

Présentation de l’éditeur :
Lolita postmoderne, Katya Spivak oscille entre la naïveté de ses seize ans et le cynisme d’une gamine élevée à la dure. Et, quand le vieux et très distingué Mr Kidder l’aborde courtoisement alors qu’elle a le nez collé contre une vitrine de dessous affriolants, elle réagit avec la méfiance polie qui convient. Pourtant, peu à peu, au fil des jours et de leurs rencontres, la jeune fille en mal d’affection se laisse vaguement séduire par le charme et la générosité désintéressée que déploie à son égard le vieil homme. Mais, derrière sa richesse, ses manières impeccables, ses talents artistiques, sa grande maison vide, ses tableaux bizarres, sa gouvernante et son chauffeur discrets, qui est le mystérieux Mr Kidder ? Et que veut-il vraiment de Katya ?

Le Mystérieux Mr Kidder, de Joyce Carol Oates (2009)
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban
Philippe Rey, mars 2013, 236 pages

Je n’ai pas lu le célèbre Lolita de Nabokov (entendu assez parler) mais si Joyce Carol Oates ne l’a pas réécrit, elle s’en est sans doute au moins inspirée.

Katya a seize ans. C’est une belle jeune fille, pas tout à fait une femme, plus une enfant. Elle vient d’un milieu très modeste, plus de nouvelles de son père, une mère irresponsable, excentrique dans ses frasques, ses relations ou ses addictions ; deux grandes soeurs qui ont pris leur distance, un cousin violent et délinquant. Elle se construit un peu toute seule, tant bien que mal, n’ayant pas de modèles adultes et responsables sur lesquels s’appuyer. Un été, elle est embauchée comme nounou pour les deux enfants d’une famille bourgeoise loin de chez elle. Le luxe affiché par ces gens et cette ville, si éloigné de sa vie, l’éblouit. Elle est contente de passer quelques temps loin de son milieu, loin également de la chaleur étouffante de sa région. Ici il y a la mer, on se sent mieux, plus léger, et en plus d’être nourrie et logée elle reçoit un salaire.
Un après midi, alors qu’elle est absorbée dans la contemplation de la vitrine d’un magasin de lingerie, elle est abordée par un viel homme aux manières et au langage distingués qui lui glisse à l’oreille :  « Et que choisiriez-vous, s’il vous était accordé un souhait ? ». Elle répond en souriant avec gêne à cet homme qui l’intrigue, lui fait un peu peur mais qui semble lui porter une réelle attention bienveillante. Cela ne lui arrive pas souvent. Elle apprend qu’il s’appelle Mr Kidder, il entretient la conversation, il a du bagout, la suit même jusqu’au parc où elle a l’habitude d’emmener les enfants et finit par lui tendre sa carte en l’invitant à lui rendre visite.
Katya tergiverse, elle ne sait pas si elle y doit aller, mais cet homme, si vieux soit-il, semble avoir un faible pour elle et il a l’air si riche. Sa mère lui a bien des fois montré l’exemple, elle ne risque rien à lui rendre une petite visite. Elle avisera ensuite.
« Car Katya voulait être aimée, elle avait cette faiblesse : elle voulait désespérément être aimée, même par les gens qui lui déplaisaient. Et puis ils étaient riches, ces Engelhardt et leurs amis m’as-tu-vu, et, comme disait Essie Spivak, on ne sait jamais, quelqu’un qui a de l’argent pourrait bien en dépenser un peu à votre avantage. »

Voilà comment naît la relation entre Katya et le mystérieux Mr Kidder. Cet homme, à la maison opulente et aux manières raffinées semble pourtant dissimuler quelques failles bien vite camouflées par un visage honorable.
« Il retrouvait rapidement son assurance, comme un acteur qui se rappelle enfin son texte et cesse de battre l’air de ses bras, aveuglé par le projecteur ». p34
La jeune fille, flattée qu’on lui porte attention, est éblouie par les tableaux de Mr Kidder, son talent de peintre, ses beaux meubles cirés et ses fleurs de verre.
« Elle demanda à Mr Kidder comment on pouvait sculpter le verre… est-ce qu’il ne cassait pas ? Et Mr Kidder lui sourit comme si elle avait dit quelque chose d’astucieux. « Pas quand il est en fusion, Katya, avant d’être sculpté, nous sommes un matériau brut, malléable. » » p40
Les lecteurs que nous sommes flairons le danger, mais Katya, dans son innocence et son envie de plaire, n’a pas l’air d’y porter attention… Elle qui manque cruellement d’affection et qui n’est finalement encore qu’une enfant, prend une fois de plus conscience de son pouvoir de séduction et de l’attrait qu’elle exerce sur le vieil homme. Elle a d’ailleurs grandi avec une certaine vision des relations hommes/femmes pas tout à fait fausse :
« Nénés, nichons, cul, de vilains mots qu’elle trouvait humiliants, honteux. En sixième, c’était là qu’elle avait commencé à les entendre. Et cela continuerait toute sa vie, à son avis. Une femme est son corps. Un type peut être des tas de choses, pas seulement son corps. » p47

Au delà du choc des générations c’est le choc des cultures et surtout celui des milieux sociaux qui est mis en exergue dans ce roman qui paraît réaliste mais qui plonge peu à peu dans la fable : la fin est totalement romanesque et se transforme en conte de fées cruel. Surréaliste et terriblement dérangeant.
Joyce Carol Oates maintient la tension tout le long des 236 pages et dépeint avec force deux milieux sociaux opposés et les fragilités d’une adolescente en manque d’affection dont on n’a pas pris soin.
Une lecture qui marque !

« A Vineland, dans les maisons où Katya faisait souvent du baby-sitting, il n’y avait pas de livres à lire aux enfants ; la télé était toujours allumée, que quelqu’un la regarde ou pas. A Bayhead Harbor, chez les gens comme les Engelhardt, tous les enfants recevaient des livres, de beaux livres illustrés avec des personnages d’animaux comme Ballot Lapin, qui parlaient et pensaient comme des être humains et vous faisaient sourire. Quelquefois les livres faisaient peur, mais juste un peu, et ils finissaient toujours bien. Ce qui étonnait Katya, c’était le prix de ces livres. Seuls les gens qui avaient de l’argent pouvaient les acheter et, bien qu’on puisse les emprunter à la bibliothèque, seuls les gens qui avaient de l’argent semblaient le savoir ou s’en soucier. » p159

De Joyce Carol Oates, je n’avais lu que Le sourire de l’ange (l’un de mes vieux et premiers billets…) et je me rends compte que Le Mystérieux Mr Kidder est un peu de la même veine (pervesité, bourgeoisie, séduction ….) J’ai Les Chutes dans ma Pile à Lire et je me demande s’il est aussi noir…

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+ sur l’auteure :
Née le 16 juin 1938, Joyce Carol Oates a commencé à écrire dès l’âge de quatorze ans. Elle a enseigné la littérature à l’université de Princeton où elle vivait avec son époux qui dirigeait une revue littéraire. Depuis 1964, elle publie des romans, des essais, des nouvelles et de la poésie. Au total plus de soixante-dix titres. Elle a aussi écrit plusieurs romans policiers sous les pseudonymes de Rosamond Smith et de Lauren Kelly. Elle s’intéresse également à la boxe. Elle occupe depuis longtemps une place au tout premier rang des écrivains contemporains (Les Chutes, Blonde, …)

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29 réponses à Le Mystérieux Mr Kidder, Joyce Carol Oates

  1. Véro dit :

    J’ai mis son livre « Les chutes » dans mon challenge ABC pour découvrir cette auteure et j’avoue qu’à la lecture de ton billet, j’en suis bien contente !
    Dernier article de Véro : L’Héritage, tome 3 : Brisingr de Christopher Paolini

  2. DeL dit :

    Ca fait trop longtemps que je n’ai plus lu cet auteur ! Je note, merci.
    Dernier article de DeL : Anne Percin – Comment (bien) rater ses vacances

  3. Nodrey dit :

    Je n’ai jamais lu cet auteur ! Je me le note!
    Dernier article de Nodrey : Yakusa Gokudo, tome 1: les otages du Dieu-Dragon, Michel Honaker

  4. Valérie dit :

    J’ai bien aimé ce roman, malgré la côté glauque que peut avoir le résumé.

  5. George dit :

    Je l’ai commencé ce matin, pour l’instant je sens le danger arriver ! j’en saurai plus demain soir !
    Dernier article de George : Bilan de lecture mensuel : Mars 2012.

  6. liliba dit :

    J’ai aussi Les chutes que je dois lire depuis une éternité… (une petite LC ?) et celui-ci me tente !
    Dernier article de liliba : C’est lundi 1er avril, que lisez-vous ?

  7. Les livres de Joyce Carol Oates m’ont ravi autant que déplu.
    « Les Chutes », le premier que j’ai lu, a été un énormissime coup de cœur. Puis j’ai lu « Viol une histoire d’amour », terrible, puissant, j’ai aussi beaucoup aimé. Je me suis dit que je venais de me dégoter un nouvel auteur préféré. Mais après, ce fut la dégringolade. J’ai lu 2 des ses recueils de nouvelles, j’ai lu « J’ai réussi à rester en vie », « La Fille Tatouée », un de ses vieux romans, mais aussi « Marya, une vie », et tous m’ont déçue… J’avais décidé d’abandonner Oates, mais je vais peut être lui laisser une chance avec celui ci, car ta critique me fait envie.
    Dernier article de LivresseDesMots : « L’hiver a cessé… »

    • Melo dit :

      Comme elle a beaucoup écrit et que je ne lirai pas tout, je retiens les titres à éviter, merci.
      J’avais oublié que mis à part « Les Chutes », j’ai aussi « Zarbie les yeux verts » dans ma Pile que j’ai très envie de lire. 🙂
      J’espère que si d’aventure tu lis ce Mystérieux Mr Kidder, tu ne seras pas déçue. 🙂 Ceci dit il est court et se lit vite.

  8. Catherine dit :

    Bonjour Mélo, rien à voir avec ton article… mais juste pour te dire que tu es bien inscrite au challenge Printemps coréen et te souhaiter une bonne journée.
    Dernier article de Catherine : J’ai tué Schéhérazade, de Joumana Haddad

  9. Stephie dit :

    Elle a le don d’écrire des trucs hyper dérangeants, outch
    Dernier article de Stephie : Le premier mardi c’est permis (23)

  10. Daphné dit :

    Bonjour,
    Je vais de découverte en découverte avec ton blog. Je ne sais pas ou je vais trouver le temps de lire tout ça mais merci ce n’est que du bonheur

  11. Clelie dit :

    Quelle belle et pertinente critique !
    J’ai lu ce roman il y a quelques jours, et j’en suis ressortie… lessivée.
    Tout comme toi, je n’ai pas lu le roman de Nabokov, dont il semble s’inspirer. Le thème peut paraître dérangeant, mais il y a une sorte de charme délétère dans ce roman, dans le personnage même de Mr Kidder, qu’on ne peut résolument refermer le livre si facilement. Une histoire à la fois fascinante et choquante, dont j’ai énormément regretté la tournure des évènements sur la fin…
    Dernier article de Clelie : She visits me (Vast) – coup de coeur en musique

    • Melo dit :

      Merci Clelie, c’est très gentil. En effet, c’est fascinant et choquant à la fois. La fin va bien dans la continuité de l’histoire, je trouve, même si elle laisse un goût amer.

  12. titoulematou dit :

    vous me tentez avec ce livre. J’ai commencé les chutes et pas trop aimé, par contre je vous conseille  » zarbie les yeux verts » du même hauteur !
    http://lireetrelire.blogspot.fr/2012/04/zarbie-les-yeux-verts-joyce-carol-oates.html
    Dernier article de titoulematou : L’écho des silences ( Heather Gudenkauf)

    • Melo dit :

      J’ai justement commencé Zarbie les yeux verts et j’aime beaucoup. Je me freine parce que j’ai d’autres lectures à terminer mais j’ai hâte de le reprendre 😉

  13. HanaPouletta dit :

    J’ai « Les Chutes » dans ma PAL aussi 🙂

    Pour le moment je n’ai lu que des romans jeunesse de J.C. Oates, donc celui-ci m’a l’air très dur à lire, mais ton billet donne quand même envie !

    • Melo dit :

      L’écriture est fluide, il est vraiment abordable. Par contre après c’est le thème qui est un peu plus noir… 🙂

  14. Manu dit :

    Les chutes n’est pas aussi noir. Enfin, ce n’est pas un roman tout rose hein, mais ses pavés sont moins violents en général.
    Dernier article de Manu : « Le dieu des cauchemars » de Paula Fox

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