« Je suis persuadé qu’il faut une aristocratie des lecteurs »

C’est juste un article qui m’a fait réagir sur Slate.fr : Pourquoi en France les couvertures sont-elles si sobres ? Il a beaucoup été partagé sur les réseaux mais j’ai envie d’en garder trace ici et je n’ai pas la prétention de l’analyser, je m’interroge, c’est tout.
On nous explique qu’en France la littérature a été longtemps (et est encore) sacralisée. L’article est intéressant et j’y ai relevé quelques croustillants passages :

La vision du poche par les élitistes pédants :
(le livre de Poche naît en 1953)

« «Aux Etats-Unis, quand le poche est arrivé, ce sont les ligues de vertu qui se sont déchaînées», explique-t-il: on allait troubler les bonnes mœurs en donnant tous ces livres à lire au peuple. »
La France, fidèle à sa conception de la littérature, porte le débat loin du terrain de la morale.«Ici les polémiques étaient portées par les intellectuels. Sartre notamment, était très engagé dans le débat: lui était un tenant du poche, parce que cela démocratisait la lecture.» Le philosophe Hubert Damisch, à l’inverse, parlait d’«une entreprise mystificatrice puisqu’elle revient à placer entre toutes les mains les substituts symboliques de privilèges éducatifs et culturels». »

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Incroyable cette archive :

Pourquoi les éditeurs et les collections ont une si grande place chez nous contrairement aux anglos-saxons ?
«En France, on est dans un pays d’éditeurs, c’est pour ça aussi que les collections sont si identifiées visuellement», explique Benoît Berthou. «Les anglo-saxons ont construit leur système d’édition sur le grand commerce, la grande distribution, le loisir. Nous, nos éditeurs se sont d’emblée inscrits dans le savoir, le domaine intellectuel. Quand la profession a émergé, c’était pour mettre en avant de grands auteurs engagés, des gens qui avaient quelque chose à dire du monde, comme Victor Hugo. Les éditeurs ont donc une place et un crédit extrêmement importants en France.»

Les mots du directeur de Toussaint Louverture m’interpellent :
« Les livres de Toussaint Louverture sont faits de beaux cartons, de découpage, de reliefs.
«Ça met à distance certains lecteurs parce que cela les intimide.» Il n’y a pas de grandes photos façon Marc Lévy. «Mais je touche un public assez cultivé, qui est très sensible au travail artistique qui est fait». »
Ou ceux de Plon et de Stock :
Mais beaucoup de maisons estiment qu’il est inutile de «mentir» sur l’objet. «Tous les textes ne sont pas accessibles, ça ne sert à rien de faire croire que c’est pour certains lecteurs si ça ne l’est pas», souligne encore la directrice artistique. Chez Stock, Charlotte Brossier acquiesce: «On sait qu’il y a des ouvrages qui ne vont pas accéder au grand public.»

Mais on peut aussi être trompé sur la marchandise apparement… :
« A l’inverse, ne pas jaquetter ni ne mettre de visuel donne un signal «littéraire». Ce qui a permis à Stock de présenter l’ouvrage de Marcela Iacub sur DSK comme de la grande littérature en le casant dans la prestigieuse collection bleue »

Pour conclure on nous dit :
« La sobriété des couvertures, en France, est encore le signe de l’importance donnée à la littérature. Les mots n’ont pas encore cédé aux images. Mais les illustrations amoindrissent les lettres sur les couvertures. Et l’importance de la littérature, dans l’espace public, s’amoindrit avec elles. »

 

Quoiqu’on en dise,  je préfère une couverture travaillée avec quelques couleurs et du graphisme qu’une couverture austère qui me rappelle l’approche du livre de Poche par les élites… Bien évidemment, l’exemple de Freedom de Jonathan Franzen est frappant (mais qui a acheté cette horreur aux Etats-Unis ?!) mais j’ai l’impression que les français restent quand même bien perchés.. Mais peut-être que je fais simplement partie du « petit peuple » qui devrait se satisfaire de littérature médiocre.

 

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27 réponses à « Je suis persuadé qu’il faut une aristocratie des lecteurs »

  1. Morgana dit :

    Édifiant. J’ai regardé l’archive, et j’ai eu un gros rire nerveux lorsque ça s’est arrêté façon « quelle bonne blague… qui n’en est pas une ». En tout cas, je savais que cette « sacralisation » existait, mais à ce point… ça laisse songeur ^^ Merci pour ces informations, vraiment intéressantes en tout cas !
    Dernier article de Morgana : Night School – C.J Daugherty

  2. Delphine dit :

    En tout cas, les livres de Toussaint louverture sont effectivement très beaux et très travaillés. (et pas évident à lire, c’est une réalité)

    • Melo dit :

      En effet ils sont très beaux.
      Quant à la difficulté à lire, tout est relatif mais je n’en ai jamais lus (Karoo me tente). Ceci dit les mots du directeurs me laissent un mauvais goût en bouche : Faut-il être très cultivé pour être touché par le travail artistique ? Et puis la culture hein, c’est large…

  3. Valérie dit :

    C’est intéressant comme réflexion. Comme toi, les couvertures tristes comme celles de Gallimard (encore que parfois, ils ajoutent une jaquette) ou Mercure de France me rebutent un peu.

    • Melo dit :

      Oh moi aussi c’est vraiment tristoune. Je n’aime pas non plus ceux de Lattès avec sur la jacquette une photo de l’auteur en gros plan.

  4. faelys dit :

    je n’ai pas vu passer cet article et ton billet me fait découvrir ces propos. je suis comme toi, je revendique d’être lectrice « petit peuple », je trouve ça tellement dommage de mêler le travail artistique et l’élitisme..

  5. Catherine dit :

    Très drôle le monsieur qui témoigne en 1964 !
    Les gens ont pu lire des choses qu’ils n’auraient pas dû lire, mazette !
    Bon weekend.
    Dernier article de Catherine : Un samedi aux Quais du polar – Le Palais du Commerce

  6. Anonyme dit :

    Les éditions françaises sont les meilleures, un point c’est tout. Les couvertures sont la plupart du temps belles et élégantes. Par contre après, ça dépend le genre du livre.

  7. zazy dit :

    Bigre quelle archive !!!! S’il se revoit le monsieur maintenant, qu’en pense-t-il ? intéressant de le savoir.
    J’aime les couvertures sobres, mais je ne déteste pas une belle couverture.
    Si les couvertures sont sobres et identiques pour certains éditeurs, ne serait-ce pas pour une raison économique : il n’y a que le nom et le titre à changer, pas de photocomposition à faire.
    En tout état de cause, cela ne me dérange pas du tout.
    Les éditions Kyklos ont une très belle couverture noire et blanche très sobre.
    Dernier article de zazy : Le mardi sur son 31 (29)

    • Melo dit :

      En même temps je me dis que les grosses maisons d’édition qui restent dans le sobre n’ont pas trop de problèmes financiers, si ? Je me trompe peut-être.
      (sinon ce n’est pas le sobre qui me dérange mais ce qui est dit sous le débat)

  8. Clelie dit :

    C’est tout de même assez incroyable… quelle prétention et quelle suffisance dans les propos des directeurs de maisons d’édition ! C’est ni plus ni moins que du mépris pour les lecteurs.

    Cela dit, pour ma part, j’adore les jaquettes anglo-saxonnes, qui sont richement illustrées, et qui au moins vous donnent envie de découvrir le contenu. Remarquez, on peut faire aussi sobre et joli ^_^ : souvenons-nous des anciennes jaquettes du Livre de Poche, joliment illustrées à l’ancienne. Mais cela faisait peut-être trop prolétaire…
    La sacralisation du livre, c’est du snobisme…
    Dernier article de Clelie : So, what’s on the shelf… ?

  9. Sybelline dit :

    J’ai été nominée pour un Liebster Blog Award et j’ai à mon tour, nominé 11 blogs, qui méritent d’être découverts et tu fais partie de mes nominés. Tous les détails pour participer ici :
    http://dutempspourlire.blogspot.fr/2013/04/allez-je-me-lance-un-liebster-axward-by.html
    * Bonne participation,

    • Melo dit :

      Merci Sybelline, c’est très gentil, je ne sais par contre pas si je m’y mettrai mais j’apprécie beaucoup ton geste ^.^

  10. La fameuse question de l’élitisme culturel…
    Cette question des jaquettes renvoit à la question du « à partir du moment où un titre a du succès commercial, a-til le droit d’être appelé littérature? »

    On sent un certain pédantisme, un certain rejet du « petit peuple » du poppulaire qui me débecte toujours.

    De plus entre la version américaine de Franzen (immonde au possible) et l’ascetisme de Gallimard il y a quand même un gouffre qui peut trouver un équilibre. Personnellement j’aime beaucoup les couvertures d’actes noirs qui sont à la fois sobres et ilustrées.

    • Melo dit :

      Oh oui oui, un gouffre entre les deux versions. En effet, on peut trouver le juste milieu ! Moi aussi j’aime les couv’ d’Actes Noirs 🙂

  11. argali dit :

    C’est stupéfiant ces réactions d’il y a 60 ans. Heureusement que les mentalités évoluent.
    J’aime bien la sobriété des couvertures françaises. Je préfère ça à certaines images criardes et moches. Mais si les couvertures sont élégantes, la couleur me plait aussi.
    Dernier article de argali : Hitler et la franc-maçonnerie, Arnaud de la CROIX

  12. Melaine dit :

    Je rejoins l’impression d’Argali et heureusement que oui les mentalités ont évoluées. Sinon personnellement, si je choisis un livre ce ne serait pas directement pour la couverture mais d’abord le titre, l’auteur, le résumé.

  13. Elliot dit :

    point de vue très intéressant ! Merci de nous le faire partager !

  14. François dit :

    merci pour cet excellent article. Le point de vue adopté m’a un peu surprise mais c’est tout de même intéressant. Merci pour le partage.

  15. Manu dit :

    Ca m’énerve aussi ce genre de propos ! Et les couvertures austères ne me donnent plus du tout envie d’acheter certaines éditions : gallimard, les éditions de minuit, … Je pense qu’on est vraiment arriérés et que tout comme on rate le coche du numérique, ces « éditeurs » qui ne se sentent plus, perdent beaucoup de lecteurs avec leur ego surdimensionné.
    Dernier article de Manu : « Le dieu des cauchemars » de Paula Fox

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