D’acier, de Silvia Avallone

D'acierQuatrième de couv’…
Il y a la Méditerranée, la lumière, l’île d’Elbe au loin. Mais ce n’est pas un lieu de vacances. C’est une terre sur laquelle ont poussé brutalement les usines et les barres de béton. Depuis les balcons uniformes, on a vue sur la mer, sur les jeux des enfants qui ont fait de la plage leur cour de récréation. La plage, une scène idéale pour la jeunesse de Piombino. Entre drague et petites combines, les garçons se rêvent en chefs de bandes, les filles en starlettes de la télévision. De quoi oublier les conditions de travail à l’aciérie, les mères accablées, les pères démissionnaires, le délitement environnant… Anna et Francesca, bientôt quatorze ans, sont les souveraines de ce royaume cabossé. Ensemble, elles jouent de leur éclatante beauté, rêvent d’évasion et parient sur une amitié inconditionnelle pour s’emparer de l’avenir.

D’acier, de Silvia Avallone (Acciaio, 2010)
Traduit de l’italien par Françoise Brun
Liana Levi, coll Piccolo, 2011, 387 pages
3 étoiles

Pfiiooouuuu, que dire de ce roman ? C’en est un que j’attendais de lire avec impatience, j’ai eu écho de nombreux retours fort enthousiastes et j’avais beaucoup aimé Le Lynx, l’année dernière. En fait ce roman frappe tellement fort que je ne sais pas par quel bout prendre ce billet…

Un petit coin d’Italie, peu visité des touristes, et pour cause : de grandes barres d’immeubles décrépies font face à une plage où se retrouvent les enfants de la cité. C’est là qu’Anna et Francesca passent leurs après-midi d’été depuis leur plus tendre enfance. En 2001, elles ont 14 ans. Elles sont inséparables, une amitié fusionnelle, possessive, chacune puisant dans l’autre l’énergie nécessaire pour affronter le quotidien de cet environnement : monde ouvrier, monde oublié, de familles laissées sur le carreau par la vie et la société. Le principal gagne-pain des foyers : l’aciérie, mastodonte infernal qui perd peu à peu des parts de marché et qui se voit dans l’obligation de tailler dans la masse… Cette usine est un point d’ancrage et un paysage constant pour les habitants de Piombino.
L’univers que nous livre Silvia Avallone est rude, à vif, et fait écho à une réalité sociale brûlante de nos jours, en Italie, en France et dans le monde. La crise économique, les laissés pour compte. L’auteure s’est d’ailleurs inspirée de son propre vécu. Le roman nous fait assister au quotidien de tous ces gens, loin des paillettes dont rêve Francesca ou des robes d’avocate dont rêve Anna. Seuls leur spontanéïté, leur fougue, leur amitié et leurs espoirs illuminent ponctuellement la vie de cette cité et de ses habitants. Elles font tourner les têtes et en jouent. Elles séduisent et se séduisent…
Rosa, la mère de Francesca est une femme démissionnaire, qui ne sait pas comment (ni si elle veut) quitter son mari violent. Sandra, la mère d’Anna, est militante de gauche mais ses efforts ont l’air vains, et elle se demande si elle ne doit pas elle aussi quitter son époux, qui, licencié, cherchera l’argent dans de sombres trafics. Les fils aînés sont embauchés à l’aciérie et se retrouvent ensemble le soir dans des bars où la coke et les filles défilent. Et puis il y a Elena, fille de famille aisée, qui pourra éventuellement réaliser ses ambitions mais qui reste attachée à ses amis moins chanceux.
Les portraits féminins tranchent beaucoup avec ceux masculins, le machisme et les vielles moeurs étant ancrés dans la belle Italie de l’auteure.

Si j’ai aimé ce roman ? Je n’en sais rien. C’est loin d’être une lecture légère, une chape de plomb flotte au dessus des pages. La fin de la troisième partie m’a mise en colère, Silvia Avallone donne une fin somme toute dans la lignée du reste mais c’est un dénouement qui me semble un peu trop « facile », trop cruel, trop attendu. La quatrième et dernière partie qui fait 5 pages m’a en revanche bien plus touchée. C’est finalement une « jolie » fin porteuse de message que je traduis comme un contre-pied à la destinée, au fait que l’on peut aussi se choisir sa vie. Un petit reproche global cependant : des descriptions et des ressassements un peu trop nombreux, même si cela colle bien à l’atmosphère générale ; et peut-être aussi quelques clichés véhiculés (sur les hommes, la jeunesse, les femmes,…), le roman va loin dans les portraits…

Au vu de la bande-annonce, le film (sorti le 5 juin 2013 en France) m’a l’air d’être fidèle au roman. A voir prochainement en ce qui me concerne, j’ai très envie de voir cette histoire en images… preuve que je m’en suis attachée… Et un bon moyen de connaître l’oeuvre pour ceux qui ne veulent pas lire le livre.

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Extraits :

☼ « Dès qu’elle voyait la mer, Anna devenait comme folle.
Elle lâchait sac à dos et serviette n’importe où, prenait son élan et se mettait à courir. Elle courait jusqu’à ce que l’eau devienne trop haute, que ses poumons explosent dans sa poitrine, et là, elle plongeait. Elle frottait son ventre contre le dos ondulé du fond sableux, ressortait une dizaine de mètres plus loin, où l’on n’avait plus pied, même du bout des orteils. Elle adorait frôler ce dos, rêche et doux à la fois. Le toucher de la main, y enfoncer les doigts. Sous l’eau, là où les bruits du monde deviennent placenta, où le sel brûle la cornée et que tu n’entends plus que le bruit de ton coeur, qui ne t’appartient plus. » ☼
(page 101)

« Ça veut dire quoi, grandir dans un ensemble de quatre barres d’immeubles d’où tombent des morceaux de balcon et d’amiante, dans une cour où les enfants jouent à côté des jeunes qui dealent et des vielles qui puent ? Quel genre d’idée tu te fais de la vie, dans un endroit où il est normal de ne pas partir en vacances, de ne pas aller au cinéma, de ne rien savoir du monde, de ne pas feuilleter les journaux, de ne pas lire de livres, où la question ne se pose même pas ? »
(page 38)

« A trois heures de l’après-midi, en juin, les vieux et les mômes allaient dormir. La lumière, dehors, était de feu. Assis devant la télé, les ménagères et les retraités en pantalon de polyester, les survivants des hauts-fourneaux, inclinaient la tête, asphyxiés par la chaleur.
Après le déjeuner, la façade de ces barres d’immeubles toutes pareilles, colleés les unes aux autres, ressemblait à un mur de niches funéraires dans un cimetière. Des femmes aux jambes gonflées, les fesses ballotant sous la blouse, descendaient s’asseoir dans la cour à l’ombre, autour d’une table de camping. Elles jouaient aux cartes et agitaient frénétiquement leur éventail en parlant de tout, et surtout de rien. »

« Il transpirait du plomb, maudissait les mille cinq cent trente-huit degrés de la température de fusion du métal. Près de lui passaient les poches incandescentes. A trop s’approcher, les vêtements pouvaient prendre feu.
Faut aller à la gare pour l’apprécier vraiment. Prendre l’Intercity et se pencher à la fenêtre du train : là, tu le sens vraiment, l’acier qui crisse, la friction, l’étincelle qui fait crépiter le voyage. dans ta tête, tu revois tout le parcours : de la cokerie au haut-fourneau, du haut-fourneau à l’aciérie, et de là aux convertisseurs, aux poches de coulée, aux laminoirs…
Les rails sur lequels le train roule : c’est toi qui les as fabriqués. »

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Ce livre rentre sans difficulté aucune dans le challenge des Globe-Readers pour la ville industrielle de Piombino en Italie.

Ainsi que dans le challenge Destins de femmes puisque Anna et Francesca sont les piliers de l’histoire…

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Silvia Avallone naît à Biella, ville industrielle dans la province piémontaise. À l’adolescence, elle déménage à Piombino, autre cité ouvrière de la province italienne. Sa jeunesse est promise à un horizon barré, mais elle préfère partir étudier les lettres et la philosophie à Bologne. Une fois diplômée, elle se met à écrire des poèmes qu’elle publie dans un recueil intitulé ‘Il libro dei ventanni’. Cette première œuvre est remarquée, et remporte plusieurs prix en 2010 (Campiello, Alfonso Gatto, Fregene et Flaiano). Elle publie en parallèle des nouvelles dans différentes revues italiennes. Quand elle décide d’écrire son premier roman, elle n’oublie pas Piombino et décide d’écrire sur ces provinces grises de l’Italie. ‘D’ Acier’ (publié en France aux éditions Liana Levi) est un succès en Italie et compte parmi les finalistes du prix Strega (équivalent du Goncourt), qu’elle perd face à ‘Canale Mussolini’ d’Antonio Pennachi. Elle y raconte de manière naturaliste cette Italie du Nord, où il est difficile d’avoir des rêves et où l’on meurt parfois du travail. Les critiques n’hésitent pas à dire qu’elle réinvente le roman social. En juin 2011, elle est lauréate du prix des lecteurs de L’Express. (source : Evene)

Une belle interview de l’auteure avec son bel accent Italiaa !! :

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Merci encore Evy pour ce cadeau !!! (tu vois, si tu avais un blog je pourrais te citer en bonne et due forme… ;-D)

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19 réponses à D’acier, de Silvia Avallone

  1. Kathel dit :

    Une grande claque et un coup de coeur pour moi !
    Dernier article de Kathel : Déménagement !

  2. Manu dit :

    Il est dans ma PAL. J’aime les romans qui remuent !
    Dernier article de Manu : « A Street Cat Named Bob » de James Bowen

  3. Brize dit :

    Cela fait un moment que je tourne autour, je finirai par le lire (quand je serai d’humeur…).
    Dernier article de Brize : Challenge Pavé de l’été : c’est bien parti !

  4. Un livre dont on parle assez bien et sur lequel j’ai pu lire des avis assez différents… Du coup j’hésitais à le lire mais je dois bien te dire que ton avis fait pencher la balance du côté « lis-le » ^^
    Dernier article de Books All Around : New Victoria, Tome 1 de Lia Habel

    • Melo dit :

      Je comprends les critiques sur ce livre, ceci dit je le trouve tout de même intéressant, il dépeint une situation de crise économique assez parlante. 🙂

  5. Nahe dit :

    Il est justement dans ma PAL, au programme des prochains jours… Je suis impatiente !
    Dernier article de Nahe : Sweet Sixteen d’Annelise Heurtier

  6. Anne Sophie dit :

    Tu m’intrigues, je le note pour le lire à l’occasion, même si à la base je ne suis pas fan des romans qui prennent trop aux tripes. On verra bien !
    Dernier article de Anne Sophie : « Léonard – tome 2 : Léonard est toujours un génie », De Groot & Turk

  7. Agathe dit :

    On me l’a beaucoup conseillé mais après avoir lu qq pages, j’avais laissé tomber… Cette ambiance me mettait mal à l’aise…

    • Melo dit :

      Ce que je peux comprendre. Le début est assez déstabilisant avec ces deux ados de même pas 14 ans qui jouent les stripteaseuses ou le papa qui surveille sa fille aux jumelles.
      D’ailleurs le roman dans sa globalité est assez trash.

  8. rock-ola dit :

    Un livre que j’aurai bien du plaisir à lire à voir le résumé! Une histoire qui en dépeint la société actuelle même s’il se produit dans un contexte différent non?

  9. Lucas dit :

    J’aime bien ce genre de roman, mais j’hésitais à l’acheter. Mais après avoir lu ton avis je vais me laisser tenter par ce livre.

  10. Lilibook dit :

    Je ne sais pas si je le lirais. Je le note, on verra. C’est vrai qu’il a l’air lourd mais doit être intéressant
    Dernier article de Lilibook : Swap Fais moi plaisir – 2013 : le grand déballage !

  11. Nodrey dit :

    J’hésite avec celui-ci, surtout que je n’ai toujours pas lu Le Lynx.
    Dernier article de Nodrey : La liste, Siobhan Vivian

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