Ce que j’ai oublié de te dire, Joyce Carol Oates

Ce que j'ai oublié de te direQuatrième de couv’…
Ce n’était pas comme si elle ne nous avait pas prévenues.
Ce n’était pas comme si elle ne nous y avait pas préparées.
Nous savions que quelque chose n’allait pas ces derniers mois.
Mais Tink n’a pas vraiment disparu.
Tink est partie et pourtant – elle est là quelque part, même si nous ne pouvons la voir.

Joyce Carol Oates est passée maître dans l’art de camper la vie secrète des adolescentes. Elle a créé un roman d’une incroyable puissance sur une amitié capable de transcender la mort. (Kirkus Review)

Ce que j’ai oublié de te dire, de Joyce Carol Oates
(Two or Three Things I forgot to tell you, 2012)
Traduit de l’anglais (américain) par Cécile Dutheil de la Rochère
Albin Michel, collection Wiz, janvier 2014, 343 pages
3.5 sur 5

J’ai de grosses lacunes concernant la bibliographie de Joyce Carol Oates. Je n’ai lu que Le Mystérieux Mr Kidder et Le sourire de l’ange, deux titres moins connus que ses best-sellers mais tous deux particulièrement troublants. Ce que j’ai oublié de te dire, roman publié dans une collection young-adult, n’échappe pas aux aspects qui dérangent et manie une fois encore les thèmes de la haute bourgeoisie et de l’adolescence.

Merissa et Nadia sont en Terminale dans un lycée d’élite pour familles aux revenus très confortables. Elles viennent de perdre leur amie Tink qui leur a envoyé un texto avant de se suicider : « Salut les filles, vous reverrai sûrement pas avant un certain temps. Vous adore mais me sens genre au bout du rouleau. LT. Tink. » .

Divisé en trois partie, on découvre chacune de leur personnalité, tour à tour.

 Merissa.
« (…) Merissa était admissible dans une des « meilleures » universités de l’Ivy League, si bien que sa position demeurait élevée.
Et elle était jolie : cheveux blonds comme les blés, coupés aux épaules, traits fins, grands yeux bleus-gris et, lorsqu’elle y arrivait, sourire « doux ».
Merissa avait l’apparence de la perfection. L’apparence d’une jeune fille qui devait être très très heureuse.
On lui disait souvent que les garçons avaient peur d’elle. Sans le savoir, elle envoyait un signal méprisant. Ne vous approchez pas. Vous m’aimez peut-être, mais moi, il est impensable que je vous aime. »
Elève modèle, physique avantageux, Merissa cache pourtant ses souffrances sous de larges pulls. Les passages sur la scarification sont assez pénibles à supporter. Oates va loin dans la description et du geste et des sentiments qui animent la jeune fille n’épargnant ni son personnage ni ses lecteurs. Parfois hard et glauque, il flotte sur toute cette première partie -la plus longue-  un sentiment de malaise qui oppresse tant qu’on a envie de sauter des pages.

Tink.
« C’est ainsi qu’avait débarqué cette fille aux cheveux de feu, menue, en plein cours de géométrie de M. Doerr, le troisième cours de la matinée. Elle avait un visage pâle, quelconque, qui donnait l’impression d’avoir été gommé. Même ses taches de rousseurs semblaient avoir été blanchies. Ses cheveux, qui paraissaient roussis, se dressaient sur son crâne en frémissant, comme indignés. »
Indignée et étrange, c’est bien ce qui caractérise Tink qui va à contre-courant et ne se laisse manipuler par personne.

« C’était ainsi ; la « nouvelle » n’était pas liante, en tout cas pas au sens courant. Dès qu’on lui adressait la parole – pour lui poser une question par exemple -, son visage fin, pâle et couvert de taches de rousseur semblait se figer, et ses yeux verts vitreux vibraient comme du combustible liquide. En revanche quand on lui souriait, quand on lui lançait un regard au hasard, sans rien attendre, elle était capable de vous répondre par un « comment va ? » inattendu. »
Et pourtant la forte tête est celle qui disparaît consciemment laissant les autres abasourdies.

Nadia.
« Il devait être en train d’ouvrir le cadeau. De défaire l’emballage et de le retirer du papier bulle, soigneusement…
Il ne fallait pas, Nadia ! C’est… trop beau…
Nadia, je ne peux pas accepter un tel…
Nadia, je veux que tu saches… tu es si jolie, si… chère à… à mon coeur…
M Kessler prendrait la tête de Nadia entre ses mains – promènerait ses doigts dans sa chevelure – l’embrasserait sur le front, délicatement – le nez – son nez bêtement retroussé – les lèvres…
– M… moi aussi, je vous aime, monsieur Kessler, depuis la première fois où je vous ai vu… ? »
Nadia ne savait pas exactement où ils étaient. Dans sa voiture, peut-être… »
Nadia est celle qui cherche l’attention qu’elle ne trouve pas ailleurs en fantasmant sur son prof de sciences. La fixation qu’elle installe sur cette figure éducative est telle que ça lui vaudra quelques difficultés.

Ces trois personnalités sont brossées avec réalisme et noirceur. On remarque qu’elles ont chacune des brèches familiales semblables… : Merissa fait face au divorce de ses parents et à la négligence de son père très occupé par sa profession ; Tink a des relations très difficiles avec sa mère actrice et de son père il ne sera pas question ; et Nadia a un père rigide, remarié, qui occupe un poste important… La pression qu’elles subissent pendant leur année de Terminale sous le poids familial et le choix des universités n’est pas non plus aisée.

Oates a su dépeindre avec détail l’intimité et la solitude de ces adolescentes de la haute bourgeoisie. Leurs souffrances, leurs espoirs, leurs (des)illusions. L’atmosphère est pesante, presque suffocante. Et JCO bouscule non seulement nos émotions mais aussi notre confort de lecteur : Le style souvent haché, non conventionnel et assez distant perturbe. Et le lecteur se trouve malmené par le peu de vision d’ensemble, les trois parties s’attachant chaque fois à une seule adolescente, ce qui accentue le trouble ressenti.
On flirte aussi un peu avec le paranormal puisque le doute plane sur la présence spectrale de la disparue.
Enfin, la raison de la disparition de Tink qui donne son sens au titre est seulement deviné à la fin et de façon assez expéditive… la spécificité du roman se plaçant surtout dans les tréfonds psychologiques des ados.

C’est un roman spécial, perturbant et fascinant à la fois. D’où ma difficulté à en écrire un article potable… Pas sûre qu’il faille le laisser entre des mains d’ados instables, quoique ça se discute… Mais ce qui est indéniable c’est que Joyce Carol Oates sait gratter les craquelures du lisse vernis et qu’elle a réussi à toucher l’ado fragile que je suis sûrement encore un peu.

Pour en savoir plus allez donc lire les articles d’ AdalanaHerissonSophie (Les riches Heures de Fantasia), Sophie (La fée lit), …

Née le 16 juin 1938, Joyce Carol Oates a commencé à écrire dès l’âge de quatorze ans. Elle a enseigné la littérature à l’université de Princeton où elle vivait avec son époux qui dirigeait une revue littéraire. Depuis 1964, elle publie des romans, des essais, des nouvelles et de la poésie. Au total plus de soixante-dix titres. Elle a aussi écrit plusieurs romans policiers sous les pseudonymes de Rosamond Smith et de Lauren Kelly. Elle s’intéresse également à la boxe. Elle occupe depuis longtemps une place au tout premier rang des écrivains contemporains (Les Chutes, Blonde, …).

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22 réponses à Ce que j’ai oublié de te dire, Joyce Carol Oates

  1. George dit :

    « perturbant et fascinant » deux termes qui résument bien toute l’œuvre d’Oates ! Il faut que je tente ses romans ado !
    Dernier article de George : « Le livre de mes records nuls » Bernard FRIOT (Rentrée Littéraire Janvier 2014 : Jeunesse)

  2. Agathe dit :

    Tu m’intrigues… Je me le note!

  3. Eric dit :

    Hmmm ça à l’air pas mal ! A lire. Je vais essayer de le commander sur Amazon car on m’en a déjà parlé mais je m’y étais pas intéressé. Ca fera passer le temps dans les transports Lyonnais ^^

  4. clara dit :

    le thème du paranormal me fait reculer…

  5. Sita dit :

    Je suis encore moins calée en Oates, je n’ai lu que « Délicieuses pourritures » x) Mais du coup j’y avais trouvé ce grattage de craquelures, et celui-ci me tente bien… Malgré le fait que dans celui que j’ai lu, la fin était un poil bâclée aussi. On verra.
    Dernier article de Sita : Lina et la forêt des sortilèges ii : Le chemin maléfique de Serge Brussolo

  6. Sybille dit :

    Pour ma part, je n’ai lu que Étouffements de l’auteure mais je lirai bien un autre livre ! J’avais bien aimé son style 🙂
    Dernier article de Sybille : Coktail « Amour Anglais »

  7. eimelle dit :

    Il faut vraiment que je me décide à découvrir cette auteure, mais je n’arrive pas à choisir par quel livre commencer!
    Dernier article de eimelle : La ballade de Lila K Blandine Le Callet

    • Melo dit :

      Les Chutes est souvent conseillé et archi connu, il est sur mes étagères d’ailleurs. De mon côté je pense lire aussi Mudwoman et Zarbie les yeux vert. Pour l’instant !

  8. C’est une auteure que j’aimerais beaucoup découvrir 🙂
    Dernier article de La tête dans les livres : Le grand Cœur de Jean-Christophe Rufin

  9. Manu dit :

    Je n’ai jamais lu ses romans ado, mais je ne doute pas qu’elle excelle dans ce domaine là aussi !
    Dernier article de Manu : « L’élégance du hérisson » de Muriel Barbery

    • Melo dit :

      C’est le premier que je lis en littérature ado, j’ai bien envie d’essayer aussi « un endroit où se cacher » 😉

  10. zazy dit :

    Je n’arrive pas à la lire…
    Dernier article de zazy : Thierry Guenez – Je ne suis jamais redescendu de cette montagne

  11. Amandine dit :

    Ce livre a l’air passionnant!!! j’espere pouvoir le lire très vite
    Merci du partage

  12. HanaPouletta dit :

    J’ai lu 3 livres de Joyce Carol Oates, mon rêve est de les avoir tous lus mais je suis loin du compte lol. Je pense que ce livre va me perturber (comme chacun des livres de l’auteur que j’ai lus)… Mais il m’attire énormément ! Et moi je le trouve bien, ton article 🙂
    Dernier article de HanaPouletta : Enclave, tome 2 : Salvation, d’Ann Aguirre

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