L’enfant tombée des rêves, de Marie Charrel

l'enfant tombée des reves marie charrelQuatrième de couv’…
Emilie, une enfant solitaire et débordante d’imagination, découvre que ses parents lui mentent sur ses origines et décide de mener l’enquête.
A 2 660 kilomètres au nord, quelque part en Islande, un vieux médecin retiré du monde tente d’oublier son passé.
Ils ne se connaissent pas. Pourtant, chaque nuit, ils sont poursuivis par le même cauchemar : celui d’un homme tombant d’un balcon.
Et si l’improbable rencontre d’Emilie et Robert brisait le terrible secret qui les unit ? Et si trouver la clef de ce rêve obsédant leur permettait de chasser enfin le fantôme qui les hante ?

L’enfant tombée des rêves, de Marie Charrel
Plon, mars 2014, 248 pages
4 étoiles

Premières phrases :
« Mon père a peur de moi.
Je crois.
C’est la première chose que je me suis dite lorsqu’il a eu ce geste. Un petit mouvement sec, à peine visible, mais suffisamment pour me percer le coeur. A la seconde où ses yeux se sont posés sur ma toile mon père a plaqué son poing gauche sur sa bouche. Pas comme s’il s’apprêtait à tousser, non. Pas non plus comme s’il souhaitait dissimuler un bâillement. La plupart des gens affirmeraient que ce n’est rien, allons allons quelle importance, inutile de se faire des idées. D’ailleurs personne ici n’a rien remarqué. Mais moi je suis un cas spécial. Je remarque tout. »

Emilie a 12 ans et dans sa tête c’est le « balagan ». Cela signifie « bordel » en hébreu. Au collège elle fait partie des « mal-aimées », elle en est bien consciente, les filles populaires ne se lassent pas de la malmener, et en plus, depuis quelques temps, elle fait un cauchemar récurrent, elle se voit tomber d’un balcon. Alors pour faire le tri et atténuer le balagan, elle peint. C’est sa mamie qui lui en a donné l’idée. Cela fonctionne plutôt bien mais un jour elle peint son rêve, histoire de le démystifier, et son père a une étrange réaction devant le tableau, les veines de ses tempes gonflent, il met le poing devant sa bouche et puis il ne dit rien, comme toujours. Alors le balagan reprend de plus belle accompagné cette fois d’un trou au coeur.
Heureusement il y a Croquebal. C’est l’ogre mangeur de mots qu’Emilie s’est créé. Quand ceux-ci sont trop lourds et inexplicables elle les lui donne pour qu’il s’en fasse un festin. Mais elle sait bien que ce n’est pas une solution alors elle tente quand même de comprendre, d’interroger ses parents, mais cela a l’air si compliqué…

J’ai lu le premier roman de Marie Charrel, Une fois ne compte pas, et même si j’avais émis quelques réserves, j’avais envie de lire L’enfant tombée des rêves lorsque la sortie a été annoncée. Merci Marie de m’avoir proposé de le lire malgré mes réserves sur le premier.
C’est une belle surprise, un roman sans prétention mais un roman vrai qui, sans asséner de morale, délivre un message intelligent sur ce qu’on tait. Car les non-dits se sentent et provoquent souvent des sentiments diffus mais bien réels…
Malgré le sujet plus ou moins grave -et pourtant courant- ce n’est ni triste ni lourd car l’auteure sait insérer des soupçons de fantaisie, comme l’ogre imaginaire d’Emilie, coloré et sanguinolent. Croquebal est un peu la voix raisonnable d’Emilie, il l’aide à faire des choix et puis surtout à faire disparaître les-mots-en-trop. Les mots, justement, la collégienne les aime, ils ont une forme, une odeur, lui évoquent des images. Elle cherche leur racine latine, se les approprie pour mieux les comprendre. C’est un aspect qui m’a beaucoup plu.
Ce qui est drôle dans ce roman c’est qu’Emilie évolue dans les années 90, l’époque adolescente de l’auteure (la mienne aussi). Exit donc le portable et le web 2.0. Vous souvenez-vous d’East17 ou de la mode de porter les bagues en pendentif ? J’ai eu comme l’impression de revivre un morceau de mon adolescence et c’est sans doute en partie pourquoi le personnage d’Emilie a résonné familièrement. Mais chacun pourra s’y retrouver, les maux de cette période de la vie ne sont-ils pas intemporels ?… J’ai particulièrement aimé, donc, les scènes se déroulant au collège. Et la rebuffade de la jeune fille pour une histoire de chewing-gum est particulièrement réjouissante ;)) (et presque digne d’une roman de Stephen King !)
En parallèle de l’histoire de l’adolescente on suit celle de Robert Repac, un sexagénaire s’étant exilé sur les terres arides et pourtant très vivantes d’Islande (et ça donne vraiment envie de se rendre là-bas pour découvrir cette terre désolée et tellement riche d’histoire(s) !). On passe de l’un à l’autre jusqu’à ce que les fils se lient et que la lumière se fasse peu à peu…

Je ne veux pas trop en dévoiler, sachez seulement que j’ai vraiment beaucoup aimé ce petit roman. L’importance des mots, la fantaisie, la poésie, la conclusion, le pourquoi du rêve, le pourquoi du balagan. C’est simple mais c’est juste et plein de bon sens, et le bons sens à notre époque il faut le chérir.
Un joli roman doux-amer qui s’adresse à tous, aux jeunes comme aux vieux.

Le livre est truffé de passages qui ont résonné. Sauf qu’en bonne désorganisée (et flemmarde) que je suis je n’avais pas de post-it sous la main. Je tente quand même d’en laisser trace de quelques-uns…

Extraits :

« (…) on peut faire autre chose avec les mots que les dévorer tout crus.
– Ah oui ?
– Oui. Même avec les mots balagan. Plutôt que de les croquer, on peut les dompter, les dresser, les classer. On peut les secouer, les colorer, les nuancer, ou encore les mélanger et les réassembler. Cela donne de la prose ou des vers. Mais aussi des fariboles, des contes, des poèmes, des chroniques, et mêmes des salamalecs, des carabistouilles, des histoires à coucher dehors ou à dormir debout. (…) »

 » Il s’agit là d’une énigme déroutante, à la limite du compréhensible. Mais bel et bien explicable. Même lorsqu’on ne leur dit rien, les enfants savent. D’une façon ou d’une autre, grâce ou à cause de gestes et regards fuyants des adultes, des sujets évités à table, des oncles, ou cousins systématiquement absents des discussions, des photos manquantes aux albums, des messes basses du grand-père ou de la grand-tante, des non-dits et attitudes qui le plus souvent relèvent de l’inconscient, les enfants sentent. (…) »

«  »Papa, j’étais comment bébé ? » J’ignore pourquoi cette question m’est venue tout à coup, ni d’où elle vient. Dans ma tête, une tempête de balagan se prépare.
« Bébé, tu ramassais les mégots de cigarettes dans les parcs et tu les collectionnais dans tes poches. Tu trouvais ça joli – ou alors, tu étais écolo avant l’heure », sourit-il.
Avant, cette anectode me faisait rire aux éclats : j’imaginais la tête des passants me regardant ratisser le sol, dégoûtés. Même à l’époque, j’étais déjà différente des autres enfants.
« Mais là, je marchais déjà. Avant ça, j’étais comment ?
– Avant, tu étais fascinée par le lac. Dès qu’on approchait de l’eau tu te mettais à hurler « Deyo deyo ! », pour dire « De l’eau, de l’eau ». (…)
– Et encore avant ? A ma naissance, j’étais comment ?
– Tu m’emmerdes avec tes questions. Mange ! »
Mon père prononce ces mots – « tu m’emmerdes » – dès qu’on l’agace. Mais aujourd’hui, ils sont plus affûtés que d’habitude. Leurs lettres m’éraflent les joues comme des cailloux rapeux, elles m’arrachent les cheveux et meurtrissent les mains que je tends pour me protéger. Les mots de mon père ne sont destinés qu’à moi. Il faudra que je les donne à Croquebal. »

Note pour plus tard : Lire L’espèce fabulatrice de Nancy Huston et Un secret de Philippe Grimbert.

Marie Charrel par Bruno KleinPour en savoir + sur Marie Charrel :
– Une très (très, j’insiste) belle interview (et au passage, bravo Marie pour tous tes (pourquoi donc je tutoie ? c’est venu comme ça, pardon) projets d’écriture, j’admire, et j’ai hâte de découvrir 😉 )
– Son blog
Photo : © Bruno Klein

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13 réponses à L’enfant tombée des rêves, de Marie Charrel

  1. clara dit :

    il est dans ma pal..

  2. Charlotte dit :

    Tiens, moi aussi j’étais ado dans les années 90 😉 . Cette histoire est intrigante, et je pense que les touches de fantaisie et de poésie me plairaient. Merci pour cet avis !

  3. Ping : Une chronique de "L’enfant tombée des rêves" sur "Les Mots de Mélo" | MARIE CHARREL

  4. C’est tentant et en plus l’Irlande j’en rêve. Je ne suis plus jeune et pas encore vieille, ça devrait aller 🙂

  5. Valérie dit :

    Tu ne trouves pas qu’on a l’impression d’être dans un roman pour ado?
    Dernier article de Valérie : A l’ombre des jeunes filles en fleur (tome 2) de Marcel Proust

  6. Pitchou dit :

    J’ai bien envie de me laisser tenter !

  7. Annie dit :

    Très bien « vendu » ce livre. Je crois que je vais le mettre dans ma PAL dès que j’ai 5 min pour aller chez un libraire.

  8. Cajou dit :

    Je ne connais pas bien cette auteure ni ce roman, si ce n’est que j’ai vu passer deux très beaux billets sur lui ces derniers jours. Le titre déjà m’enchante totalement…. il est vraiment très beau. Et avec ton billet c’est en fait la première fois que je lis le résumé et ça me plait beaucoup… la jeune fille, l’Islande, un vieil homme, le mystère…. et puis le côté doux amer, ce sont plein d’éléments qui me plaisent ! Je vais essayer de lui faire une petite place sur mon blog <3
    Dernier article de Cajou : In My Mailbox – Mai 2014 #2

    • Melo dit :

      Je laisse toujours les quatrième de couv’ pour ça justement…
      C’est une jolie lecture qui dit des choses intelligentes, peut-être de manière un peu naïve car la voix qui raconte est celle d’une ado de 13 ans… Bonne lecture si jamais il arrive jusqu’à toi. 🙂

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