Big Brother, Lionel Shriver

Pas de demi-mesure chez Lionel Shriver…

Big Brother Lionel ShriverDe Lionel Shriver je connaissais surtout le célèbre « Il faut qu’on parle de Kevin » …. que je n’ai pas lu. J’ai bien essayé il y a déjà bien des années mais le thème ô combien dérangeant et le nombre de pages m’ont fait l’abandonner sans toutefois l’oublier. Puis un peu par hasard je suis tombée sur l’adaptation ciné avec Tilda Swinton et Ezra Miller : choc. J’ai tellement été secouée et oserais-je dire charmée que je me suis promis de retenter de lire du Shriver. Belfond a exaucé mes voeux en publiant le dernier né pour cette rentrée dont le thème m’interpelle.
big-brother-lionel-shriver-060313-margL’auteure aborde une nouvelle fois un sujet difficile et brûlant d’actualité : l’obésité et le rapport à la nourriture.
Pandora, la quarantaine entamée, n’a pas vu son grand frère -un musicien de jazz accompli- depuis quatre ans et c’est le choc lorsqu’elle le retrouve à l’aéroport : il a grossi de pas moins de 100 kilos. L’homme qui faisait craquer toutes ses copines adolescentes et pour lequel elle vouait une admiration sans bornes a le visage bouffi et le pas lent. On se retourne et on chuchote sur son passage. Elle surprend même une conversation entre deux voyageurs qui trouvent inadmissible qu’il n’ait pas payé deux sièges. Elle va apprendre qu’Edison, en plus de son poids, est ruiné, qu’il ne joue plus dans les lieux branchés des jazzmens et se voit contrainte de l’héberger pour qu’il puisse se relancer.
Son mari complique encore plus la situation : Fletcher est un aficionados de la vie saine. L’antonyme d’Edison. Riz complet, blanc de poulet et des kilomètres de vélo. Au bout de deux mois il lance un ultimatum : Edison retourne d’où il vient ou c’est la séparation.
La suite m’a fait pousser des ho et des ha d’indignation. La méthode de Pandora pour aider son frère à maigrir m’a tout bonnement paru invraisemblable – et hyper dangereuse. Elle qui semble pourtant intelligente et rationnelle se lance dans une aventure plus bête qu’audacieuse. Et c’est seulement dans les vingt dernières pages que tout prend sens.
Dire si j’ai aimé ou pas Big Brother est un exercice compliqué. J’ai pris plaisir à suivre la vie de cette famille, j’ai aimé ses personnages complexes, jamais lisses, donc tout à fait crédibles, le rapport aux liens du sang, à l’engagement marital, à la fratrie, mais la forme qui fait que l’on comprend les enjeux à la toute fin et que finalement la majorité du roman ressemble à une fable ne m’a pas séduite. En revanche la réflexion sur le rapport à la nourriture et à la silhouette dans nos sociétés occidentales est pour le coup une réussite. Et ce même si la conclusion reste sombre, dérangeante, et laisse un goût acide qu’on aimerait faire passer avec une douceur sucrée et un peu plus d’optimisme…
Big BrotherOn apprend dans l’interview ci dessous que Lionel Shriver a perdu son frère des conséquences d’obésité morbide en 2009. A la lumière de cette révélation son roman se pare d’un petit goût d’autobiographie et d’expiation de culpabilité et on comprend la vision ultra sombre de sa réflexion que je ne partage pas tout à fait. Lionel Shriver ne fait pas dans le demi-mesure, c’est certain. Et c’est peut être ce qui gâche un peu son propos.

Entre les pages :
« Des regards de côté à la masse inexplicable sur le siège passager suffisaient à rompre le charme. Dès lors, il semblait soudain malvenu de la part d’Edison de railler tous ceux qui, dans leur vie d’adulte, ne s’étaient pas révélés à la hauteur des promesses de leur enfance. Car la peine vertigineuse qui m’avait saisie à l’aéroport en apercevant ce monsieur corpulent n’avait fait que s’intensifier, et je n’avais pas la moindre idée de la façon dont j’allais réussir à tenir la soirée sans m’effondrer. »

« Le poids est un élément important, ne serait-ce que parce que chacune des trois corpulences, […], renvoie à une myriade de traits de caractère, à un ensemble de qualités que, sans autres informations, nous leur imputons. Notez bien que ce jeu n’autorise pas la neutralité. Alors que dans certains pays comme l’Australie la participation aux élections relève d’une obligation légale, le poids que l’on pèse est un vote qui ne souffre pas l’abstention. Nous sommes des êtres en trois dimensions, et il faut bien que nous pesions quelque chose. […]
Pour finir, ceux qui sont bel et bien gros. Leur réputation de jovialité a, je crois, fait long feu. La détresse semble plus appropriée. La mélancolie, peut-être. L’impuissance. La complaisance et l’aveuglement. La posture défensive. La résignation face au présent et la fatalisme face à l’avenir. La haine de soi et les reproches à soi-même. La timidité. L’apitoiement sur soi, même légitime ; un complexe de persécution, mais s’agit-il vraiment d’un complexe dès lors que la persécution est authentique ? Un sens de l’humour tourné vers l’autodévalorisation. L’humilité. La gentillesse, pour s’être retrouvé trop souvent à l’extrémité tranchante de la méchanceté. Une chaleur enveloppante. De la générosité. De par leur fragilité bien trop évidente, une acceptation joyeuse de vos points faibles. L’aspiration à ce qu’on leur fiche la paix, et une tendance casanière. De la douceur. Une absence de méchanceté. De l’indolence. De la franchise. De la grivoiserie. Une nature pragmatique et une absence de prétention.
Certes, il s’agit de stéréotypes, et les exceptions parmi les personnes réelles, toutes corpulences confondues, sont légion.
Par ailleurs, comme toutes les autres femmes, j’ai subi un lavage de cerveau qui m’a poussée à adhérer au calibrage prescrit de la séduction. Néanmoins, à lire la liste des traits de personnalité que nous attribuons d’instinct aux très maigres et aux très gros, je préférerais être grosse. »

« Je n’étais pas la seule à être touchée par cette hystérie. La même frénésie régnait partout sur internet : réquisitoires contre le sucre, astuces consistant à manger dans de petites assiettes ou à boire des litres et des litres d’eau, reportages sur des célébrités prétendant faire « quatre-vingts repas par jour », tableaux répertoriant l’index glycémique des panais et des pommes de terre. Elle s’exprimait par l’augmentation des demandes de cecueils XXL, par la fabrication de montagnes russes aux poutrelles renforcées, d’ascenseurs conçus pour supporter deux fois leur charge. Elle se traduisait par les ventes accrues de vêtements pour « formes généreuses », par le retour du corset. Elle se voyait dans le marché des extenseurs de ceinture de sécurité des sièges d’avion, des lunettes de toilette « Big John », des tabourets pour douche supportant des charges de trois cent soixante kilos, des « LuvSeats » pour faire l’amour, adaptés au couples corpulents. Elle se manifestait dans l’essor des sites web comme BigPeopleDating.com mais aussi dans le prestige des jeans taille 0 et dans le nombre d’élèves qui, dans la classe de Cody, avaient été hospitalisées pour avoir refusé de manger ou de s’être fait vomir. Comment ne pas s’interroger sur l’intérêt d’un microprocesseur, d’un télescope spatial ou d’un accélérateur de particules quand nous avions perdu la plus animale de toutes les maîtrises ? A quoi bon découvrir le boson de Higgs ou se pencher sur l’économie des voitures à hydrogène ? Nous ne savions plus comment manger. »

« Quoiqu’il en soit, embrasser avec satisfaction une existence simple et discrète nécessite bien plus de maturité spirituelle que la poursuite insatiable de la célébrité. »

« Je suis désolée de citer Fletcher, mais il a raison : la volonté est un muscle. Et nous allons devoir nous exercer à toucher nos orteils mentaux… »

« Le plus dérangeant, c’est que Tanner avait raison. Ce pays comptait aujourd’hui un sous-prolétariat massif – massif dans tous les sens du terme. »

« Ce midi, pourtant, le silence était fait de menace et d’atermoiement. Sa texture était molle, comme mon pudding à la rose raté. »

« Sans être un prodige du piano, elle faisait preuve d’une sensibilité précoce qui soit signerait sa singularité, soit la condamnerait pour le reste de sa vie. »

« A proprement parler, ce fascisme nutritionnel avait rendu mon mari plus séduisant »

« Je veux qu’il comprenne que la vie ne nous est pas uniquement donnée, mais qu’on se doit aussi de la façonner. Mais aujourd’hui, à l’école, on dit aux enfants qu’ils sont des petits anges, qu’ils sont merveilleux du simple fait qu’ils sont en vie, et ils le croient. Et ils vont dans le monde et s’attendent à ce que tout un chacun s’incline devant eux. C’est dangereux, Pandora. Cette façon de penser qu’ils sont la huitième merveille du monde, ça les rend stupides et ça fait d’eux des proies. »

Big Brother, de Lionel Shriver (2013)
traduit de l’américain par Laurence Richard
Belfond, août 2014, 448 pages
3 étoiles

Challenge Rentrée Littéraire 2014 (2/6)
challenge RL 2014

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17 réponses à Big Brother, Lionel Shriver

  1. Je suis comme toi pour le précédent titre de l’auteur et tu vois tu me donnes très envie de lire ce nouveau titre, tranché mais qui ne manque pas d’intérêt

  2. sybille dit :

    J’avais lu un de ses livres et je n’avais pas trop aimé…! Mais peut-être que je devrais lui laisser une autre chance !
    Dernier article de sybille : Partie d’échecs meurtrière

  3. filou49 dit :

    je viens tout juste de finir le livre qui faisait partie de mes incontournables de la rentrée- il faut qu’on parle fait partie de mes 10 romans préférés de tous temps et j’aime beaucoup aussi tous les autres romans de l’auteur publiés en France- et si celui ci n’arrive sans doute pas à la hauteur de son chef d’oeuvre- le film est pas mal mais franchement par rapport au livre c’est pas aussi bon :o)- cela reste un excellent livre intelligent, dérangeant et assez addictif, presque autant que la bouffe l’est pour le ( ‘anti) héros de cette histoire… je ne trouve pas que l’auteur ait un avis si tranché que cela sur l’obésité le fait qu’il soit assez sombre n’empeche pas les nuances…s’il épousait les préceptes du mari, rigoriste à souhait alors là il pourrait être génant mais même si effectivement le retournement de situation de la fin laisse peu d’espoir sur le coté hypothétique d’un régime éventuel, le livre reste quand même plus subtil que cela…enfin je trouve… enfin on pourrait disserter pendant des heures de ce bouquin- et ma critique risque d’etre assez longue ce qui n’est pas donné à tous les romans actuels loin de la… bonne soirée à toi!!
    Dernier article de filou49 : Concours Still the water : 20 places à gagner pour le nouveau film de Naomi Kawaze

    • Melo dit :

      Merci pour ce long commentaire, c’est ça qui est bien avec internet, on peut confronter nos idées ! Je trouve quand même que Lionel Shriver ne fait pas assez preuve de nuances dans ce livre là concernant l’obésité. Et Pandora/Lionel ne m’a pas toujours séduite dans ses réflexions. Elle parle essentiellement d’elle, de sa culpabilité (la fin sonne comme un regret, un pardon, un « j’aurais peut-être dû », finalement son livre est presque une fiction autobiographique) et non de son frère, sa souffrance, ses envies. Edison est un personnage qui gêne, paresseux, égocentrique, irrécupérable en somme. Cela se comprend aisément au regard de son histoire personnelle et du « je » employé par Pandora mais je l’ai tout de même trouvée trop trash. Il n’y a pas que des « gros lards encombrants » et des « solutions hyper protéinées ». Mais elle l’a écrit sciemment et même si son message est plein de clichés il passe quand même mais il serait encore mieux passé, je trouve, avec quelques nuances. Ceci dit on est dans un roman (même si la frontière avec la réalité est mince) et j’ai quand même bien apprécié ma lecture, comme tu le dis c’est hyper addictif ! et ça pousse forcément à la réflexion, à l’introspection, notre propre rapport à la nourriture, à la silhouette, le regard de la société sur le culte du mince. C’est un livre tout à fait intéressant, vraiment ! et si je ne l’avais pas lu je serais passée à côté de quelque chose. Reste que c’est si sombre qu’il me reste un goût amer en bouche et un mot : « dommage ».
      Bonne soirée à toi aussi

  4. Si au début de ton article j’étais emballée, prête à noter, je me retiens finalement. J’ai bien l’impression que tes réserves seront les miennes…

    • Melo dit :

      Et pourtant j’ai vraiment apprécié cette lecture… Mais je ne peux pas faire fi de mes petits commentaires. Je le conseille tout de même, même si Lionel Shriver m’a semblé avoir des opinions assez tranchées, ce qui n’est peut-être pas le cas dans la réalité.

  5. Louise dit :

    J’ai lu Il faut qu’on parle de.. J’ai aimé mais il m’ a agacé aussi, le comportement de la mère, le côté américain. Mais c’est un roman choc. Celui ci doit avoir pas mal de clichés, je me demande comment il est perçu aux USA; et que pensent les obèses?

    • Melo dit :

      Celui-ci est très américain aussi.
      Je me le demande aussi et j’ai pu voir sur Goodreads que les avis ne sont pas tous unanimes. Dommage que je ne lise pas l’anglais car je suis curieuse également…

  6. Noukette dit :

    Il faut qu’on parle de Kevin… patiente encore sur mes étagères, j’attends le bon moment… J’attendrais pour celui là du coup…!
    Dernier article de Noukette : Je reviens de mourir – Antoine Dole

    • Melo dit :

      ‘Il faut qu’on parle de Kevin’ est encore plus « coup de poing » dans son genre mais tu dois déjà le savoir. Accroche-toi bien ;))

  7. Valérie dit :

    C’est tout le problème avec Shriver, elle en fait mille fois trop. Je passe donc.
    Dernier article de Valérie : PAL et LAL

    • Melo dit :

      Ce roman (le seul que j’ai lu) est en tout cas dans l’excès, oui. Et aussi dans une sorte d’expiation de sa culpabilité vis à vis de son frère. Mais il n’est pas inintéressant.

  8. Yoan dit :

    J’avais lu un de ses livres et je n’avais pas trop aimé…! Mais peut-être que je devrais lui laisser une autre chance !

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