L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage

l'incolore tsukuru tazaki Murakami1Cet auteur, quel bonheur ! Une fois de plus Haruki Murakami fait preuve d’un formidable talent de conteur dans ce dernier roman dont le personnage principal, Tsukuru Tazaki, se jugeant banal et insignifiant, se retrouve rejeté par son cercle d’amis. Un rejet brutal et soudain qui le laisse dans une douloureuse hébétude. Il se sentait déjà bêtement un peu en marge parce que chacun de ses amis portait un patronyme représentant une couleur et pas lui. Puis il se sentait d’ailleurs trop ordinaire et discret par rapport à eux qui avaient chacun un trait de caractère prononcé : la douce pianiste Yuzuki, l’espiègle et affirmée Eri, le sportif Yoshio et le doué en maths Kei. Et pourtant tous les cinq formaient une parfaite harmonie. Une solide amitié que rien ne semblait pouvoir briser. Alors quand, de retour dans sa ville natale, ses amis coupent les ponts brutalement il ne reste que la douleur et l’incompréhension. On dit qu’une blessure laisse toujours une cicatrice et si par la suite Tsukuru surmontera tant bien que mal l’événement pour vivre à peu près normalement, le manque et la douleur seront toujours présents en toile de fond dans chacune des années de sa vie. Sara, une femme qu’il pense pouvoir aimer, le poussera à chercher les explications qu’il a mis tant de soin à tenir à l’écart.

haruki murakamiMoins hypnotique que 1Q84 ce roman n’en est pas moins beau. Admirative que je suis du style épuré, sensible et accessible de l’auteur je ne pouvais qu’adhérer à ce long titre qui résonnait déjà mélodieusement à mes oreilles avant même de trouver sa place sur les rayons des librairies. La solitude des personnages, la sagesse, l’étrangeté, la poésie, la finesse psychologique et la frontière toujours mince entre rêve et réalité, tout me pousse à explorer davantage sa bibliographie. Si je m’écoutais j’enchaînerais ses titres pendant une semaine sans discontinuer. Il n’y a -je crois- « que » 13 romans traduits en français et j’ai déjà lu les 1Q84 et Le passage de la nuit alors je vais essayer de faire durer un peu surtout qu’un Murakami c’est encore mieux quand c’est lu au moment opportun.
Si L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinages est plus classique que la plupart de ses autres titres, cela reste un beau roman plein de sens dont on ressort grandi et apaisé. Je croise les doigts pour un autre titre l’année prochaine et, pourquoi pas, le prix Nobel.

EXTRAITS :

« Ce n’est pas seulement l’harmonie qui relie le cœur des hommes. Ce qui les lie bien plus profondément, c’est ce qui se transmet d’une blessure à une autre. D’une souffrance à une autre. D’une fragilité à une autre. C’est ainsi que les hommes se rejoignent. Il n’y a pas de quiétude sans cris de douleur, pas de pardon sans que du sang soit versé, pas d’acceptation qui n’ait connu de perte brûlante. Ces épreuves sont la base d’une harmonie véritable. »

« Il pénétra dans l’enceinte de la gare depuis le guichet d’accès de Yaesu et s’assit sur un banc, sur le quai de la ligne Yamanote. Et puis il passa là une bonne heure à contempler les alignements de wagons verts qui se succédaient presque toutes les minutes, déversant un nombre infini de voyageurs puis ingurgitant de nouveau, à la hâte un nombre infini de voyageurs, avant de s’ébranler. […]
Sans cesse, les voyageurs affluaient, ils formaient spontanément des files bien nettes, montaient en bon ordre dans le train et se laissaient transporter vers une destination quelconque. Tsukuru était surtout impressionné par l’innombrable quantité d’humains qui peuplaient cette planète. Il lui semblait tout aussi miraculeux que, dans ce monde, circulent un si grand nombre de trains. Que tant de gens dans tant de wagons soient ainsi transportés aussi méthodiquement. Que tant de gens viennent de quelque part et se rendent autre part. »

«  »Il y a dans la vie des choses trop dures à expliquer, dans n’importe quelle langue », avait dit Olga. Elle avait certainement raison, songea Tsukuru en buvant son vin. Et pas seulement quand il s’agissait de les expliquer aux autres. Même pour soi-même, c’était vraiment trop difficile. Quand on se force à trouver des explications, il n’en sort que des mensonges. »

« Voltaire le réaliste disait que l’originalité n’était rien d’autre qu’une imitation judicieuse. […]
Pour chaque chose, il faut un cadre. Pareil pour la pensée. On ne doit pas craindre le cadre exagérément, mais il ne faut pas non plus craindre de le casser. C’est ça le plus important pour trouver la liberté. Respecter et détester le cadre. Les choses qui comptent le plus dans la vie d’un homme son toujours ambivalentes. Voilà à peu près tout ce que je peux dire. »

« […] J’aime cuisiner mais je n’ai nulle envie d’en faire un métier et d’être enfermé dans la cuisine d’un restaurant. Si cela m’arrivait, je me mettrais tôt ou tard à haïr quelqu’un.
– Haïr quelqu’un ?
– Le chef hait les serveur, et l’un et l’autre  haïssent les clients, déclara Haida. Ce sont les mots d’Arnold Wesker, dans sa pièce La Cuisine. Les hommes privés de liberté en viennent toujours à haïr quelqu’un. Tu ne crois pas ? »

Anecdote : le titre du roman est un clin d’oeil à Franz Liszt pour son morceau Le mal du pays dans l’oeuvre Années de pèlerinage :

Quatrième de couv’ :
« Depuis le mois de juillet de sa deuxième année d’université jusqu’au mois de janvier de l’année suivante, Tsukuru Tazaki vécut en pensant presque exclusivement à la mort.
À Nagoya, ils étaient cinq amis inséparables. L’un, Akamatsu, était surnommé Rouge ; Ômi était Bleu ; Shirane était Blanche et Kurono, Noire. Tsukuru Tazaki, lui, était sans couleur.
Tsukuru est parti à Tokyo pour ses études ; les autres sont restés.
Un jour, ils lui ont signifié qu’ils ne voulaient plus jamais le voir. Sans aucune explication. Lui-même n’en a pas cherché.
Pendant seize ans, Tsukuru a vécu comme Jonas dans le ventre de la baleine, comme un mort qui n’aurait pas encore compris qu’il était mort.
Il est devenu architecte, il dessine des gares.
Et puis Sara est entrée dans sa vie. Tsukuru l’intrigue mais elle le sent hors d’atteinte, comme séparé du monde par une frontière invisible.
Vivre sans amour n’est pas vivre. Alors, Tsukuru Tazaki va entamer son pèlerinage. À Nagoya. Et en Finlande. Pour confronter le passé et tenter de comprendre ce qui a brisé le cercle.
Après la trilogie 1Q84, une oeuvre nostalgique et grave qui fait écho aux premiers titres du maître, La Ballade de l’impossible notamment. »
L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage
de Haruki Murakami (2013)
Traduction du japonais par Hélène Morita
Belfond, sept 2014, 367p
4,5 étoiles sur 5
source photo auteur : http://trackingwonder.com/

Je participe au challenge écrivains japonais chez Adalana et ce roman entre aussi dans le challenge Rentrée Littéraire 2014 chez Herisson(4/6)

logo-challenge-c3a9crivains-japonais challenge RL 20141

 

L’avis de : MangoCachou

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22 réponses à L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage

  1. titoulematou dit :

    Bonjour, vous êtes la première à me donner envie de lire ce livre!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

  2. titoulematou dit :

    J’ai bien aimé 1Q84….. mais celui m’inquiétait!

  3. clara dit :

    Avec un tel billet, je le note !
    Dernier article de clara : Laurent Mauvignier – Autour du monde

  4. Emma dit :

    Je le note aussi, il faut d’abord que je termine 1Q84, pour l’instant je n’ai lu que le premier que j’ai beaucoup aimé.
    Dernier article de Emma : La rivière de l’exil de Colum McCann

  5. Adalana dit :

    Dans ma PAL mais je n’ai pas encore trouvé le bon moment pour le lire.
    En tout cas, c’est un auteur que j’aime beaucoup en général alors j’espère que je serai aussi enthousiaste que toi pour celui-ci !
    Dernier article de Adalana : Kristin Halbrook – Rien que nous

    • Melo dit :

      J’ai lu que certains fans étaient déçus, c’est vrai qu’il est plus classique, qu’il manie des thèmes qu’il a déjà l’habitude de traiter (solitude, philosophie de vie, frontière réel/imaginaire, réalité mise à mal, …) mais je ne m’en lasse pas, Murakami est pour moi un indispensable :))

  6. Natiora dit :

    Je n’avais pas entendu que du bien de ce roman, j’étais donc réticente. Même si ce n’est pas pour tout de suite, je pense qu’il intégrera ma PAL un jour 😉
    Dernier article de Natiora : « Médée », de Sénèque et Blandine Le Callet

  7. Sybille dit :

    Je n’ai encore jamais lu cet auteur, il va falloir que je m’y mette 🙂

  8. Laure dit :

    Grâce à toi, je suis de nouveau motivée pour le lire ! J’adore Murakami, mais là, je ne sais pas pourquoi, je tergiverse …
    Dernier article de Laure : Bonjour tristesse, Françoise Sagan

  9. titoulematou dit :

    je le note.. j’ai hésité à l’acheter tout à l’heure mais j’ai résisté!
    Dernier article de titoulematou : Entre chien et poulpe (Martin McKenna)

  10. Bon je ne te lis pas, je veux arriver presque vierge de tout avis, enfin, résumé surtout, avant d’entamer ce roman et tes premières phrases m’ont suffit.:-) J’ai bon espoir d’être conquise. Murakami est un de mes auteurs chouchou !
    Dernier article de A_girl_from_earth : SEPT ANNÉES DE BONHEUR

    • Melo dit :

      J’espère qu’il te plaira A Girl 😉 Ici aussi c’est l’un de mes auteurs chouchou, le prem’s peut-être même.

  11. somaja dit :

    Très beau billet qui donne très envie de se plonger dans ce roman. Je le note, mais je dois lire 1Q84 avant, qui m’attend dans ma Pal.

  12. Ping : Challenge Écrivains japonais d’hier et d’aujourd’hui : Billet récapitulatif d’octobre 2014 | Adalana's Imaginary World

  13. Mélanie dit :

    Ta chronique est très intéressante ! J’ai adoré ce livre et j’ai découvert ce merveilleux auteur ! Moi aussi j’ai fais une chronique (https://journalacoeurouvert.blogspot.fr/2016/04/lincolore-tsukuru-tazaki-et-ses-annees.html)

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