Le vase où meurt cette verveine, Frédérique Martin

Le vase où meurt cette verveineIl fait un petit 220 pages en poche et nous prouve si besoin est que ce n’est pas la taille qui compte. De Frédérique Martin j’ai déjà lu Sauf quand on les aime qui est une claque à sa façon et là où on s’intéressait à la génération des jeunes adultes, c’est aux séniors dont il est question dans Le vase où meurt cette verveine. Roman épistolaire puisqu’on découvre Zika et Joseph par les lettres qu’ils échangent. Ces deux septuagénaires ont été forcés de quitter la maison qu’ils ont habité en location toute leur vie pour des questions d’argent et de santé – questions restant néanmoins un peu floues et peut-être pas assez expliquées mais l’essentiel n’est pas là. L’une atterrit chez sa fille célibataire, l’autre chez son fils et sa famille recomposée. Il n’y a de place nulle part pour eux deux en même temps et on comprend rapidement que leur fille ne veut pas les accueillir ensemble. Le couple nourrit donc l’espoir de se retrouver au plus vite dès les difficultés franchies.

Quel beau texte ! La plume tout en sensibilité révèle la complexité des liens, notamment filiaux, l’amour intense et indéfectible que se portent ces deux retraités mais aussi la perte et la cruauté inhérentes à la vie. Au fur et à mesure des pages tournées, on comprend que Zika et Joseph s’aiment et se sont aimés toute leur vie d’un amour exclusif, excluant du même coup leurs propres enfants. Zika est très dure avec sa fille, ses propos sont parfois choquants et Joseph, paraissant pourtant plus tendre, ne faillira jamais de son amour pour sa bien aimée. Comment parler de ce petit roman en un pauvre petit billet de blog ? Ca remue, ça secoue, c’est beau, c’est sensible et violent, ça remet en question le tableau familial idyllique qu’on nous sert dans les comédies romantiques, ça parle de vieillesse, de couple, des failles de l’enfance, de la fragilité humaine, de temps heureux, du temps qui passe, de tendresse et de chaleur aussi, c’est tout le contraire d’un texte consensuel et puis il y a cette fin qui ressemble à celle d’un conte cruel et tragique nous laissant sur le carreau. Une lecture qui marque pour longtemps.

Le vase où meurt cette verveine, de Frédérique Martin
Belfond 2012 – Pocket oct 2014, 220 pages
4,5 étoiles sur 5

 

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Elles ont aimé aussi : AifelleClaraLeiloonaNouketteSandrineSéverineStephie
Elles sont plus mitigées : GeorgeMangoSharon

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Entre les pages :
« Dans leurs premières années, les enfants ont un don pour nous pardonner. Sans leur bienveillance, nous ne traverserions pas l’épreuve d’être parents. Ils ignorent nos faiblesses, nous croient sur parole et espèrent en nous, plus que nous-mêmes. Sans lucidité, cette loyauté finit par les asservir, ou bien elle les écrase et dévore toute leur capacité de confiance. Il faudrait dire aux enfants qu’ils ont des attentes démesurées, que les hommes sont trop vulnérables pour se hisser à l’égal d’un dieu. Les prévenir pour qu’ils puissent passer à autre chose et laisser derrière eux les indésirables. Les éparpiller comme des petits poulets en leur criant : je ne suis pas celui que tu vois ! Jeter le grain plus loin que soi. Mais pour cela, il faudrait s’armer d’un courage immense et renoncer à se sentir merveilleux. » (p66)

« La chaleur nous enfourne alors même que nous n’avons pas épuisé le printemps. Heureusement que tu n’es pas là, d’une certaine manière. On dit qu’ici, l’été sera brûlant, et déjà j’étouffe dans cette maison. Je regrette d’autant plus la fraîcheur qui régnait chez nous. Tu prenais soin d’ouvrir au petit matin et de clore les volets sur l’agressivité du soleil. Quelle belle lumière, la pénombre d’un bel été ! Il s’y installe une douceur presque molle, où les sons révèlent leur face secrète. L’eau suinte, le silence bourdonne, le verre siffle sous mes doigts. Les vieilles pierres nous protégeaient, dressées depuis le siècle précédent dans une lutte noble contre l’usure. » (p75)

« Je voudrais pouvoir dire : J’ai accueilli chaque jour à bras ouverts. Mais non, j’en ai gaspillé une grande partie dans des ronchonnades, des soucis inutiles, des colères et des rancunes sans fondement. Et malgré tout ce que je t’écris là, mon bon ami, je devine que cette lucidité ne mettra pas un terme à mes fonctionnements. Si je pars la première, tu pourras faire graver cette épitaphe : Elle n’était pas douée. » (p139)

« Personne n’a pu m’enseigner l’art d’être mère, c’est vrai, j’ai tout découvert par moi-même. J’en étais plutôt fière, comme si j’avais réussi à repriser une déchirure invraisemblable et trouvé seule le moyen d’en combler la béance. Voilà que l’ouvrage se retourne contre moi et me tient grief de ce que j’avais pris pour une réussite. C’est contrariant, surtout quand on s’est crue bonne couturière et qu’on s’en trouvait plutôt satisfaite. » (p90)

« Ecrire, oui, c’est possible, mais parler, oh, parler ! S’extraire de pauvres mots, des mots impuissants, sentir sa gorge nouée, ce poids sur la poitrine. Et ne pas pouvoir, non, ne pas pouvoir trouver une seule phrase qui soit fidèle à ce qu’on ressent. Vouloir s’expliquer et se trahir soi-même. Quelle douleur, quelle humiliation ! Cette incapacité à dire est une lèpre sèche qui ronge l’homme et causera sa perte. » (p83)

Le vase où meurt cette verveine
D’un coup d’éventail fut fêlé ;
Le coup dut l’effleurer à peine,
Aucun bruit ne l’a révélé.
Mais la légère meurtrissure,
Mordant le cristal chaque jour,
D’une marche invisible et sûre
En a fait lentement le tour.
Son eau fraîche a fui goutte à goutte,
Le suc des fleurs s’est épuisé ;
Personne encore ne s’en doute,
N’y touchez pas, il est brisé.
Souvent aussi la main qu’on aime
Effleurant le coeur, le meurtrit ;
Puis le coeur se fend de lui-même,
La fleur de son amour périt ;
Toujours intact aux yeux du monde,
Il sent croître et pleurer tout bas
Sa blessure fine et profonde :
Il est brisé, n’y touchez pas.
(Le vase brisé, Stances et poèmes, Sully Prudhomme)

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16 réponses à Le vase où meurt cette verveine, Frédérique Martin

  1. A sa sortie il m’a beaucoup tentée mais j’ai aussi eu peur, ne connaissant pas l’auteur, de ne pas aimer… Et une critique m’avait convaincue de ne pas le lire. Ton avis remet complètement cette décision en question… Ca a l’air très tentant et, l’avantage, c’est qu’il est maintenant en poche !

  2. a_meli_melow dit :

    et bien je suis contente de l’avoir mis dans ma PAL d’hiver…j’ai hâte, ton avis renforce déjà la bonne opinion que j’ai de la 4ème de couverture 😉
    Dernier article de a_meli_melow : Il vaut la peine,

  3. FaFa dit :

    Je le veux !

  4. Noukette dit :

    J’en suis ressortie groggy… C’est avec ce roman que j’ai fait connaissance avec la plume de Frédérique Martin… Un énorme coup de ♥ !!

  5. Aifelle dit :

    Je me retrouve dans ton billet, une lecture qui a quelques défauts, mais quelle fin ! et un regard inhabituel sur les vieux, ce n’est pas si fréquent en littérature.
    Dernier article de Aifelle : De l’autre côté du mur

  6. somaja dit :

    Quel billet ! Je m’empresse de noter ! Il faut décidemment que je rencontre la plume de cette auteure.

  7. Natiora dit :

    Je l’avais noté à sa sortie, merci de le rappeler d’aussi belle façon à mon souvenir.

  8. Bonjour,

    Je viens de lire le billet et tous les commentaire dessus. J’avoue que j’ai une seule envie à cet instant c’est allé me procurer le roman et découvrir le contenu.

    Je le ferai probablement dans la semaine et je reviendrai laisser un autre commentaire.

    Merci et bravo à celui qui a écrit le billet.

    Victoria Boetcher

  9. Louise dit :

    Je l’avais noté il y a très longtemps, mais je ne l’ai toujours pas acheté. J’avais fait pareil avec le goût des pépins de pomme. Ton billet est une bonne piqûre de rappel
    Dernier article de Louise : « Tendresse, tendresse, je veux de la tendresse… » et de la tarte aux noix

  10. eimelle dit :

    j’ai bcp aimé Sauf quand on les aime (il faut que je fasse un petit article d’ailleurs), alors je pense que dans quelques temps je me plongerai dans celui-là!

  11. Stephie dit :

    C’est grâce à ce texte que je l’ai découverte ! J’en garde encore un souvenir hyper ému
    Dernier article de Stephie : Une photo, quelques mots (43)

  12. clara dit :

    Il avait su me toucher !!!
    Dernier article de clara : Elena Ferrante – L’amie prodigieuse

  13. Je rentre de la foire de Brives et je trouve votre chronique. Merci de votre relai sensible et des qualités que vous prêtez à ce roman.

  14. Midola dit :

    Je n’ai encore jamais lu cette auteure (absente au catalogue de la médiathèque…) mais je pense que c’est par ce titre que je commencerai.
    Dernier article de Midola : Le Turquetto / Metin Arditi

  15. Didi dit :

    Bonjour Mélo,
    un livre que j’aurais plaisir à lire et j’adore son titre et le poème choisi ♥
    Bon WE
    Dernier article de Didi : Des silences …

  16. a_meli_melow dit :

    Je l’ai donc lu et suis entièrement de ton avis!!!
    Dernier article de a_meli_melow : Le vase où meurt cette verveine…

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