D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan

C’est l’histoire d’une emprise, d’une liaison dangereuse, d’une amitié exclusive et trouble. Il est également question du réel et de la fiction. Est-ce que « D’après une histoire vraie » est autobiographique ? C’est la question que l’on se pose tout au long de la lecture et on peut sans mal se dire que oui, forcément un peu… C’est l’histoire de Delphine qui est en manque d’inspiration et qui a littéralement peur d’écrire depuis la publication de son livre qui traitait de son histoire familiale, la bipolarité de sa mère et de sa rencontre avec L. , une femme qui devient son amie.
Même si c’est l’histoire de Delphine et pas la mienne, beaucoup de passages ont trouvé résonance et, si comme le souhaitait l’auteure dans une interview télévisée, je n’ai pas eu réellement peur pour son personnage, j’ai apprécié de nombreux passages plus portés sur la psychologie que sur le suspense. Et forcément une fois la dernière page refermée, l’on se demande si L. existe au moins un peu, qui est-elle ? Quelle est la part de fiction, quelle est la réalité ? Et puis est-ce que cela importe, au fond ? Parce que des L., des manipulations de toutes formes, il en existe.
Une lecture qui m’a plu, qui a fait écho. Une histoire de manipulation, de failles et d’écriture de soi. Une histoire de fragilités et de doutes. Des titres de films et quelques extraits (pas assez, il faut que je me replonge dans le roman pour les récupérer…) que j’ai notés dans mon carnet… Un roman qui hante, qui questionne et qui alerte.

d'après une histoire vraie, delphine de vigan« Je l’ai regardée traverser la rue, j’ai observé sa démarche si stable, si assurée, malgré les talons qu’elle portait, ses cheveux blonds relevés par une pince soulignaient la longueur de son cou et l’élégance de son port de tête, elle semblait perdue dans ses pensées. Mettre un pied devant l’autre était, de toute évidence, le cadet de ses soucis. (Il s’agit parfois pour moi d’une préoccupation majeure.) Quand elle est entrée, les têtes se sont tournées vers elle, elle avait une allure qu’on ne pouvait ignorer. Je  me souviens parfaitement de ce moment parce que j’ai pensé à ça : il était 7 h 30 du matin et rien, chez elle, ne dépassait. Rien n’était froissé, ni chiffonné, chaque élément de sa personne était parfaitement à sa place, et pour autant L. n’avait rien de figé ni de fabriqué. Ses joues étaient à peine rosies par le froid, ou par un fard d’une couleur naturelle, ses cils étaient maquillés d’un mascara léger. Elle m’a souri. Il émanait d’elle une véritable sensualité, quelque chose qui avait à voir avec l’aisance, la facilité. L. incarnait à mes yeux ce mystérieux mélange de mouvement et d’apparat.

J’avais accepté depuis longtemps l’idée que je n’étais pas l’une de ces femmes impeccables, incontestables, que j’avais rêvé d’être. Chez moi toujours quelque chose dépassait, rebiquait, ou s’effondrait. J’avais des cheveux bizarres à la fois raides et frisés, j’étais incapable de garder du rouge à lèvres plus d’une heure et il arrivait toujours un moment, tard dans la nuit, où je me frottais les yeux, oubliant le rimmel sur mes cils. A moins d’une vigilance extrême, je me cognais dans les meubles, je ratais les marches, les dénivellations, me trompais d’étage pour rentrer chez moi. Je m’étais accommodée de cela et du reste. (…)

Pourtant ce matin-là, en la voyant arriver, j’ai pensé que j’avais beaucoup à apprendre de L. (…) Il m’avait fallu dix ans pour me tenir droite, et presque autant pour porter des talons, après tout peut-être pouvais-je un jour, devenir ce genre de femme. (…)

(…) J’admirais sa posture, qui soulignait la forme ronde de ses seins que je devinais sous son chemisier, cette manière d’ouvrir les épaules, juste ce qu’il fallait, pour que cela paraisse naturel, presque nonchalant. J’ai pensé qu’il fallait que j’apprenne à me tenir comme ça, et puis les jambes aussi, l’une posée sur l’autre malgré l’étroitesse de la jupe, le corps de L. en équilibre sur un tabouret de bar, c’était une chorégraphie immobile qui se passait de musique et convoquait les regards. En l’absence de prédispositions favorables, cette posture était-elle reproductible ?

Il était 7 h 30 du matin, je m’étais contentée de prendre une douche et d’enfiler un jean, un pull et des bottines, j’avais glissé les doigts dans mes cheveux pour me coiffer. L. m’a regardée, elle m’a souri à nouveau.

– Je sais à quoi tu penses. Et tu te trompes. (…) » (p 73)

« Nous portons tous la trace du regard qui s’est posé sur nous quand nous étions enfants ou adolescents. Nous la portons sur nous, oui, comme une tache que seules certaines personnes peuvent voir. Quand je te regarde, je vois tatouée sur ta peau l’empreinte de la moquerie et du sarcasme. Je vois quel regard s’est posé sur toi. De haine et de méfiance. Affûté et sans indulgence. Un regard avec lequel il est difficile de se construire. (…) » (p 75)

 

D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan
JC Lattès, 478 pages, août 2015

 

Des billets (beaucoup plus complets que le mien) chez Canel, CaroCuné, Leiloona, MicMelo,  Mylittlediscoveries, MyriamYspaddaden,

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17 réponses à D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan

  1. Hylyirio dit :

    Au début, je n’étais pas du tout attirée par ce livre, puis finalement, je me laisserai peut être tenter si je le vois à la biblio 🙂
    belle journée et merci pour cette (re)découverte qui me donne envie 😉
    Dernier article de Hylyirio : Parce que votre avis compte #1

  2. Fafa dit :

    C’est un des bouquins de la rentrée qui me fait de l’oeil. En plus je crois que j’ai tout lu de cet auteur.

  3. Marguerite dit :

    À la lecture de billets comme le tien, j’ai souvent eu envie de lire cette auteure mais je ne saurais pas par où commencer…
    Dernier article de Marguerite : Si loin de toi – Tess Sharpe

  4. zazy dit :

    Une auteur qui ne m’attire guère
    Dernier article de zazy : Sergueï Chargounov – Livre sans photographies

  5. Sandrine dit :

    C’est vraiment un des bons romans de cette rentrée, quel plaisir !
    Dernier article de Sandrine : Funny Girl de Nick Hornby

  6. Laure Micmelo dit :

    J’avais raté ton billet, je rajoute ton lien au mien : j’ai adoré ce livre !
    Dernier article de Laure Micmelo : D’après une histoire vraie – Delphine de Vigan

  7. Celui ci, nul doute que je vais le lire. Il faudrait juste que je trouve le temps 🙂
    Dernier article de Sophie Hérisson : Sacré Raoul ! ♥

  8. Valérie dit :

    Ton billet est enthousiaste mais je n’arrive pas à avoir envie de le lire.

  9. Valou dit :

    Depuis des semaines, je lutte pour ne pas craquer, mais ce roman m’interpelle quand même; notamment sur la question de la manipulation, cette femme mystérieuse est en train de m’attraper, à mon tour dans ses filets, et je sens que je vais avoir du mal à résister encore longtemps.

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